Comprendre qu’on a besoin des plus pauvres pour bâtir demain

Dessin fait lors du Regroupement mondial, Pierrelaye, France, 2018 © François Jomini / ATD Quart Monde


Lettre de la Délégation générale d’ATD Quart Monde adressée aux membres du Mouvement pour la journée internationale des familles.

Chers amis,

Depuis 15 mois, la pandémie nous impose son rythme. Partout où elles sont en vigueur, les mesures prises pour la contenir, comme les fermetures des frontières, les confinements ou les limitations de déplacement, les fermetures des commerces jugés non essentiels, la limitation ou la suspension d’activités religieuses et culturelles, le couvre-feu, minent la vie sociale et économique.

  • Partout où ATD Quart Monde est présent, nous sommes témoins que les familles qui vivent au jour le jour voient grandir ostensiblement le fossé qui les sépare de la vie normale dont elles rêvent depuis toujours, et qu’elles voudraient offrir à leurs enfants. Chaque crise comme celle-là brise leurs fragiles acquis et dans plusieurs pays ce n’est pas la seule catastrophe qu’elles doivent affronter. À chaque fois, tout est à recommencer.

En République Démocratique du Congo, en Centrafrique, en Haïti, ce sont les violences des tensions politiques qui entravent les initiatives au quotidien. Au Burkina Faso, des attentats aveugles poussent des familles sur les routes. Au Liban, l’explosion au port de Beyrouth a ébranlé la population vivant déjà dans une situation précaire. Les familles, nous dit Maya, volontaire du Liban, arrivent à peine à survivre avec les produits de première nécessité qui sont encore subventionnés par l’état, jusqu’à quand ?

Tenir le coup ensemble.

De partout nous arrivent aussi des échos de solidarité, de gestes de partage, là où pourtant il y a déjà si peu. Au Guatemala, une mère et sa fille ne peuvent s’endormir, elles pensent à des familles voisines chez qui il n’y a plus rien. Ramassant leur énergie, avec quelques autres, elles mettent leurs têtes ensemble pour imaginer des actions et que toutes les familles puissent passer le plus dur. En Asie, dans l’Océan Indien, dans le Moyen Orient, des familles se sont mobilisées pour prendre des initiatives solidaires, entraînant d’autres avec elles pour tenir ensemble et que personne ne reste seul.

Au cœur des crises qui font vaciller les familles en situation de pauvreté, leur engagement solidaire est le maillon vital qui permet aux plus fragiles de ne pas sombrer quand l’aide gouvernementale n’existe pas ou qu’elle se fait attendre, quand elle n’atteint pas les personnes sans papiers d’identité ou qui vivent dans les zones reculées. Et pourtant, les programmes anti-pauvreté trop souvent ne reconnaissent pas cette solidarité, les politiques l’ignorent ou pire la cassent.

Une grande famille

Nous entendons souvent dire que le Mouvement est une grande famille où quand le malheur frappe on se tient ensemble. Face aux crises, les membres d’ATD Quart Monde s’ouvrent à de nouvelles situations, ils vont au-delà de ce qu’ils croyaient possible pour rejoindre d’autres. La famille s’élargit. Nos lieux de Mouvement deviennent des lieux de ressourcement. En Centrafrique, des familles chassées par les inondations, vivant dans des baraques de fortune, sont venues demander soutien à la Cour et y reprendre des forces.

Même au creux de la misère, les familles veulent être du monde, elles sont du monde.  Cette crise inédite nous pousse à être créatifs pour rester liés, à communiquer pour comprendre ensemble. À travers cela, les membres d’ATD Quart Monde ont senti l’universalité de l’injustice et celle de la fraternité. Des rencontres ont eu lieu qui n’auraient peut-être pas vu le jour dans d’autres circonstances. Ainsi deux mères de familles portant le même prénom, l’une de New York et l’autre de Dublin, s’encouragent mutuellement à distance à travers la poésie.

En plus de l’angoisse de la faim, les familles vivent une peur profonde que leurs enfants soient en manque d’éducation

170 millions d’enfants sont en dehors de l’école dans nos pays, nous confie l’équipe de la région d’Amérique Latine. L’école n’a pas repris depuis le début de la pandémie en mars 2020. Dans tant de lieux, là où les classes ferment et les cours se font à distance, les enfants les plus pauvres n’y arrivent pas. Leurs parents n’ont souvent pas l’espace, ni le bagage, ni le matériel pour récréer l’école à la maison. Ils vivent avec la peur que leurs enfants décrochent. Pourtant combien ils espèrent et se battent pour que leurs enfants réussissent ! Les équipes d’Amérique Latine se mobilisent : Il nous faut tout faire pour créer une dynamique dans la région pour que les enfants retrouvent le chemin de l’école et de leur avenir.

L’éducation comme priorité

En Centrafrique, à cause des violences qui ont gagné sa région, à plus de 100 km de Bangui, un instituteur a dû fuir avec sa famille. C’est à la Cour, avec des membres du Mouvement, qu’il a trouvé le courage de retourner dans son village. Avec le soutien de jeunes engagés dans le Mouvement, parents et instituteurs ont pu réhabiliter l’école. Elle a pu ré-ouvrir. Il fallait alors encore motiver les enfants marqués par les événements et sans école depuis des mois. L’équipe et les jeunes ont lancé un festival du savoir pour ranimer chez les enfants la confiance et la soif d’apprendre.

En Haïti, les familles des quartiers se sont mobilisées à Pâques avec l’équipe et des jeunes pour que leurs enfants vivent les joies et les surprises d’une « campagne du savoir ».

Malgré toutes les urgences, les parents nous rappellent sans cesse la priorité de l’éducation. Ils veulent que l’on réponde à la soif d’apprendre et de découvrir le monde de leurs enfants. Ils veulent tout faire pour que leurs enfants ne vivent pas la même pauvreté qu’eux-mêmes et leurs aînés ont toujours connue.

Être là aux côtés des familles qui affrontent la violence de la misère pour qu’elles puissent vivre en famille.

Dans cette situation de crise, les familles dans la grande pauvreté sont plus malmenées que jamais par les approches des institutions.

Cet hiver, en France, un jeune couple, sans logis, avec une longue histoire de difficultés et de résistance, est accueilli dans un centre d’hébergement familial juste après la naissance de leurs jumeaux. Ils sortent au-delà de ce qui est admis en temps de pandémie. Cela leur est reproché. Dans une chambre 24h sur 24, les tensions montent, ils se disputent. Constamment sous le regard des autres, ils sont vite jugés, on les croit incapables d’élever leurs enfants. Ceux-ci qui ont tout juste trois mois leur sont retirés, eux se retrouvent alors à la rue en pleine crise sanitaire, sans solution de relogement et sans aucune sécurité pour leur vie et pour garder le lien avec leurs petits.

Les visites supprimées

Cette année trop souvent nous avons été témoins que pour cause de pandémie les visites des parents à leurs enfants placés ont été supprimées, sans réelles alternatives, et les liens entre parents et enfants encore plus fragilisés. Cela plonge des enfants dans des angoisses qu’on n’imagine pas, quand ils ont tant besoin de la force et de la sécurité de leurs parents. En France tout récemment nous avons appris le drame d’une adolescente en institution qui a mis fin à sa vie.  « Je n’ai pas ma place dans ce monde » a-t-elle écrit.

Ce drame ravive en nous le refus que le droit de vivre en famille soit en recul, avec des menaces graves, comme le fait de vouloir faciliter l’adoption et la déchéance des droits parentaux. Quelle violence faite à des parents dont la capacité d’aimer est niée, quelle violence faite à des enfants privés de l’amour de leurs parents, de leur histoire familiale, de leur identité profonde !

Quelle audace devons-nous trouver ensemble pour continuer à résister à cette érosion du droit de vivre en famille, à la dénoncer et à la refuser publiquement ?

Héritiers de la résistance à la misère

En contraste, nous suivons cette quête de l’équipe au Burkina Faso pour rejoindre les enfants et les jeunes vivant et travaillant dans la rue pour qu’ils retrouvent peu à peu la force de retisser les liens avec leur famille. À Noisy-le-Grand, à Frimhurst et ailleurs, des parents se découvrent une force, une assurance qu’ils ne savaient pas qu’ils avaient en eux.

L’appel que les parents et les enfants nous lancent aujourd’hui, c’est de les aider à rester forts ensemble, à rester en famille. C’est là, dans la famille, que les adultes peuvent transmettre à leurs enfants leur courage, leur intelligence pour vivre dans les situations très difficiles, et leur regard d’humanité sur les autres. Ce refus de la misère, ils veulent qu’il devienne un héritage sur lequel leurs enfants pourront s’appuyer et qu’ils pourront faire fructifier.

Les plus pauvres nous poussent en avant

Depuis le camp de Noisy-le-Grand, les souffrances et le courage des familles nous poussent en avant, nous guident vers d’autres que nous ne connaissons pas encore. Le monde a besoin de leur ténacité et de leur savoir, de leur humanité, pour inventer une façon nouvelle de vivre ensemble.

Alors que la pandémie semble se calmer en Europe, et dans d’autres zones riches du monde, elle redouble en Inde, au Brésil… Notre monde vit ce contraste terrible entre des peuples qui fêtent une embellie et d’autres qui succombent au virus, entre des gens qui retrouvent leur vie d’avant quand d’autres peinent à reconquérir le peu qu’ils avaient pour vivre. Face à cette inégalité qui divise le monde, nous avons envie de reprendre ces mots de Joseph Wresinski, en 1987, sa détermination à faire entendre le cri des familles qui a le pouvoir de nous rassembler en humanité autour d’elles.

  • « Qui peut rencontrer une famille du Quart Monde sans chercher à la libérer ? Qui peut accepter qu’un père de famille soit incapable de lire et d’écrire ; qu’un homme pauvre, surtout s’il est jeune, soit condamné au chômage à cause de son manque d’instruction ? Personne ne peut admettre qu’une mère de famille nombreuse n’ait aucun moyen pour se soigner vraiment ; qu’elle n’ait pas d’argent pour nourrir elle-même ses enfants. Aucun homme de cœur ne peut permettre que des enfants soient humiliés à l’école à cause de la misère de leur foyer ; que des familles entières soient obligées de vivre comme si le bonheur leur était interdit à tout jamais. »

L’importance des liens familiaux et sociaux

Voilà une année que nous avons entrepris une dynamique de connaissance, d’action, et de plaidoyer pour mettre en lumière la famille et l’importance des liens familiaux et sociaux pour mettre fin à la persistance de la misère. Cette dynamique relie des équipes et des groupes d’ATD Quart Monde de différents pays. Nous voulons qu’aucun effort des familles, des communautés et des sociétés, pour donner aux enfants un avenir sans misère ne soit vain.

D’autres crises verront le jour et le monde a plus que jamais besoin de comprendre qu’on ne peut se passer de celles et ceux qui vivent dans la misère, de leur expérience et de leur résistance, de leur inventivité et des liens de fraternité qu’elles créent.

En cette journée internationale des familles c’est l’engagement que nous voulons prendre avec elles de communiquer cela au monde plus urgemment encore.

Avec toute notre amitié,

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