Nous n’étions pas seuls

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Vivi Luis avec sa mère, Maritza Orozco, 2018 © ATD Quart Monde


Extrait d’une interview de Vivi Luis, militante Quart Monde au Guatemala, réalisée par vidéoconférence en 2020. Cet article fait partie d’une série sur la solidarité et l’entraide dans les communautés les plus pauvres d’Amérique latine pendant la pandémie.

Au moment où le confinement a commencé, la première chose qui nous est venue à l’esprit était ce qui allait arriver aux familles dans les différents quartiers. Nous nous sommes également interrogés sur les artisanes du projet Travailler et Apprendre Ensemble. Qu’arrivera-t-il à celles qui ont le plus de difficultés ? Nous savions que nous devions continuer à les soutenir avec leurs indemnités journalières, et nous pensions que d’autres artisanes pouvaient trouver du soutien auprès d’un membre de leur famille, comme par exemple leurs parents ou leurs frères et sœurs.

Avec cela en tête, je suis allée rendre visite aux artisanes qui n’ont pas d’autres revenus, pour leur apporter leurs indemnités. Quand je suis rentrée à la maison, j’en ai discuté avec ma mère. Au cours de la nuit, elle est sortie du lit, préoccupée :

– Vivi, je suis en train de penser à une famille !

Je lui ai dit que moi aussi je pensais à d’autres personnes. Elle a ajouté :

– Est-ce que tu as pensé à cette artisane qui travaille au marché ? Maintenant que le marché ne génère plus de revenus, qui va la soutenir ? Sa mère vend à la porte d’une école, mais l’école est fermée maintenant. Et ses sœurs ? Elles sont toutes mariées et leur priorité sera leur propre famille…

Avoir ma mère à mes côtés est primordial pour moi, elle me pousse toujours, m’encourage et me donne des conseils. C’est une femme pleine de sagesse et cette nuit-là, elle avait raison, de nombreuses familles n’allaient pas avoir de soutien. Je me demandais ce que je pouvais faire. En plus des artisanes de l’atelier, je connais beaucoup d’autres familles qui allaient vivre quelque chose de difficile. Ce sont des gens qui vivent au jour le jour et qui à cause du confinement ne pouvaient plus sortir.

Nous avons déjà cette solidarité en nous en tant qu’êtres humains

Mon frère a suggéré qu’on réfléchisse avec qui parmi nos amis nous pourrions préparer des sacs de nourriture pour soutenir ces familles. « On ne va pas distribuer de l’argent, nous a-t-il dit, il s’agit de soutenir avec l’aide des amis et de la famille. »

On se sentait tous concernés. Mes frères ont fait les listes avec les noms des personnes qui pourraient aider.

L’équipe à la Maison Quart Monde avait également déjà réfléchi aux soutiens possibles, et les amis du Mouvement demandaient ce qui se passait pour les familles les plus en difficulté, comment elles vivaient cette situation.

Ça faisait déjà quinze jours qu’on était enfermés ! Nous nous sommes mobilisés et unis parce que nous nous étions tous posés les mêmes questions. Je pense que la solidarité, nous l’avons déjà en nous en tant qu’êtres humains, parfois nous avons juste besoin d’une impulsion pour qu’elle reprenne le dessus. Très rapidement, les gens ont répondu : « Je peux donner ! Sur quel compte faut-il déposer ? »

Je peux me permettre le risque d’aller la retrouver

Doña Tania est une femme très importante à mes yeux. Elle m’apprend toujours de nouvelles choses et m’informe des autres familles qui vivent dans la partie haute de La Arenera. Elle ne pense pas seulement à elle-même, mais à ses voisines, à ses sœurs… Elle disait : « En ce moment, nous sommes tous dans le besoin ». Comme je n’avais pas la possibilité de rendre visite à toutes les familles, grâce à elle, je pouvais savoir comment les autres se portaient, Doña Celia, Doña Jose, Doña Alba…

La Arenera est divisée en deux zones. Doña Tania à l’œil sur les familles de la partie haute, et moi, je garde un œil sur la partie basse puisque j’y habite. Je peux m’offrir ce luxe, malgré les risques, d’aller voir Doña Tania parce que nous vivons dans la même zone. Je voulais savoir ce qu’elle vivait réellement, si la situation la fragilisait ou non. C’était important pour moi d’avoir son point de vue.

Nous ne pouvions pas la laisser seule pendant deux semaines

Artisanat de [email protected] Quart Monde

Doña Wanda et une femme qui souffre beaucoup. Parfois, elle n’a même pas la force de se lever, il faut être avec elle, la motiver, l’accompagner et lui parler parce qu’elle vit très isolée. En réalité, sa famille est très pauvre.

En raison de cette grande pauvreté, beaucoup de gens les mettent à l’écart et les montrent du doigt. Les gens disent que leur maison est pleine de détritus… Ils ramassent des canettes et tout ce qui peut être recyclé, à cause de ça, ils ont des bidons remplis de choses devant leur maison. Les gens leur crient toujours dessus parce qu’ils bloquent la route, parce qu’ils brulent et produisent de la fumée… au fond, pour n’importe quoi on leur cri dessus. C’est ça, leur vie.

Elle aussi fait partie de l’atelier TAE. Nous ne pouvions pas la laisser seule pendant deux semaines. Même si elle a reçu ses indemnités journalières, ce n’était pas suffisant, nous savons que lui parler lui fait du bien, être avec les autres lui fait du bien.

L’accompagnement et les visites sont nécessaires pour moi et j’avais besoin de continuer à le faire, du moins au sein de mon quartier.

Je suis toute seule, je n’ai personne à qui parler !

Doña Elena a 65 ans. Elle vit seule depuis que sa dernière fille a quitté la maison. Ça fait un an que Doña Elena a quitté l’atelier TAE. Mais de temps en temps, elle vient à la Maison Quart Monde pour nous saluer, pour prendre une tasse de café. J’ai pensé qu’elle devait se sentir très seule chez elle. Au téléphone, elle m’a dit :

— Je suis seule, je n’ai personne à qui parler ! Ils disent qu’il ne faut pas sortir de la maison parce que je suis déjà âgée, je risque d’attraper cette maladie.

Nous discutons deux fois par semaine. Parfois, nous restons une heure au téléphone. Elle me raconte ce dont elle rêve, ce qu’elle pense, et même ce qu’elle vit avec ses poulets, car c’est tout ce qui lui reste. Elle n’a pas la télévision à la maison, alors je me charge de l’informer sur ce qu’il se passe. Je pense encore plus à elle qu’avant. Récemment, elle m’a dit :

— Vivi, je veux te demander si tu voudrais bien m’emmener dans une maison de retraite. Tu viendrais me voir les jours de visite. Je n’ai personne. Personne ne se soucie de moi. Parfois, je n’ai pas assez pour mes médicaments. Ça me donne l’impression que je ne compte plus pour personne. Je veux que tu me dises si tu viendras me voir une fois là-bas, parce que si c’est pour être seule là-bas aussi, autant rester ici.

Je lui ai répondu qu’on en discuterait, mais que pour l’instant, on ne peut rien faire. Je lui ai promis que si un jour elle va vivre dans une maison de retraite, j’irai la voir autant que je le pourrai.

Ils ont toujours été avec nous

Quand j’étais petite, avec ma famille, nous avons vécu beaucoup de choses dures, difficiles, tristes. Beaucoup de solitude et les jugements des autres. Ça m’a vraiment marquée.

Jaime, Lorenzo et Paul sont des volontaires permanents qui, au fil des années, ont fait partie de l’équipe d’ATD Quart Monde au Guatemala. Ce sont des personnes précieuses pour moi. Dans les moments difficiles, ils ont toujours été avec nous. Ils m’ont appris à ne jamais laisser personne de côté, peu importe les difficultés de la vie, peu importe les problèmes qu’on traverse.

J’avais environ 14 ans et nous étions sans mère. Elle était tout pour nous et la vie nous l’a enlevé pendant trois mois. Nous sommes restés comme ça, sans rien, tout seuls.

Je me souviens que Lorenzo arrivait à sept heures du matin et nous disait : « Vous devez vous lever, vous devez aller à l’école… ». Tous les matins, il venait frapper à notre porte. Les amis de ma mère étaient aussi à nos côtés. C’est resté en moi. Ça m’a appris qu’on ne devrait jamais être seuls.

À l’époque, nous ne vivions pas une pandémie, ce n’était pas ça qui nous interdisait de sortir, c’était les remarques des autres personnes. Ce qu’ils disaient de nous n’était pas vrai, mais pour les autres, nous faisions partie de ce qu’il y a de pire.

Alors qu’eux, ils ne nous ont jamais montré du doigt, ni jugé, au contraire, ils nous ont soutenus. « Vous n’êtes pas ce qu’ils disent — nous disaient-ils — Vous pouvez faire beaucoup de choses ». Nous n’étions que des enfants !

Je remercie Dieu qu’ils nous aient fait confiance. Ils nous ont donné du courage et de la force. Aujourd’hui, c’est devenu ma propre force et c’est ce qui me pousse à ne pas laisser d’autres personnes seules. Ma vie est bien différente de celle que j’avais à 14 ans. Nous n’avons pas grand-chose, mais nous avons le nécessaire pour vivre et partager avec les autres. Pour ma famille et moi, les autres seront toujours la priorité.

Aujourd’hui, on est libres, on mesure notre chance, on est heureux.

Cette pandémie a restreint le temps de la rencontre, mais pas son sens profond.

La pandémie nous a dit : pas de proximité, pas de visites, pas de rassemblements avec les autres.

Mais en même temps, nous apprenons énormément sur l’attention à l’autre, nous apprenons à nous préoccuper de celui qui est à côté de nous et à ne pas rester bloquer sur les apparences. Ça nous permet de découvrir l’autre, de créer des liens.

C’est la chose la plus importante que nous apprenons en tant qu’êtres humains. Cette pandémie a restreint le temps de la rencontre, mais pas son sens profond. Plus tard, nous dirons : « Nous n’étions pas seuls ».

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