Nouvelles d’Haïti

Haïti, Port-au-Prince, 2005 © Jacqueline Page/ATD Quart Monde/CJW_AR0200902066


Depuis plusieurs années, Haïti vit une série de crises politique, économique, sociale, environnementale. L’équipe d’ATD Quart Monde, présente dans le sud de la capitale Port-au-Prince, témoigne.

Notre maison est restée ouverte

Depuis le mois de juin, de nombreux quartiers de la capitale ou d’autres zones du pays vivent une situation extrêmement difficile et incertaine.

Martissant, quartier d’engagement du Mouvement depuis son arrivée à Port au Prince il y a plus de 35 ans, traverse une période de grande violence, liée à des chefs de gangs qui se disputent le contrôle de territoires.

Le 4 juin, tôt le matin, des balles ont atteint la Maison Quart Monde. Nous avons décidé de ne pas ouvrir la pré école car à n’importe quel moment une balle pouvait l’atteindre.

Vers la fin de la matinée, un déplacement massif et continu de personnes en panique passait devant la Maison Quart Monde. Il a duré plusieurs heures. Des hommes, des femmes, des enfants, parfois pieds-nus, parfois à peine vêtus, qui ne savaient pas où ils allaient. Ils venaient de quitter précipitamment leur maison en laissant tout, parfois même la marmite sur le feu.

Nous avons très vite pris ensemble la décision de laisser la porte ouverte pour que toute personne puisse venir se réfugier un moment à la Maison Quart Monde et reprendre son souffle.

Quelques familles se sont arrêtées, épuisées, la peur au ventre. Une maman avait perdu son mari et ses enfants dans la panique. Une grand-mère n’avait pas pu marcher au rythme de ses petits enfants ; épuisée, très affectée et triste au point de refuser de boire et de manger, elle a seulement souhaité se poser et dormir un peu… Accueillir, parler, jouer avec les enfants, offrir quelque chose à boire et chercher ensemble à faire baisser le stress : ensemble nous avons repris courage. Ils sont alors partis se réfugier chez des proches.

Ils sont des milliers à avoir quitté leurs maisons ce 4 juin ou dans les jours qui ont suivi. Deux mois après, ils n’avaient aucun moyen d’y revenir ou simplement d’entrer dans leur quartier. Leurs maisons ont souvent été pillées, parfois brûlées. La plupart se sont réfugiés chez des connaissances. Quelques milliers d’autres sont hébergés dans un centre sportif ou se sont installés au bord du marché aux poissons.

Deux mois de tirs. Deux mois à « prendre sa chance » pour emprunter la route de Martissant qui relie le Sud au Nord du pays et notre quartier au centre de Port-au-Prince. Combien de personnes traversent chaque jour au péril de leur vie pour gagner cette vie et l’offrir à leurs enfants ? Combien ont perdu leur vie sur cette route ou dans les quartiers depuis le 1er juin ? Qui témoignera d’eux ?

La nécessité de se retrouver

Commémoration de la Journée mondiale du refus de la misère, Haïti, 2021 © ATD Quart Monde

Malgré les évènements, quelques familles sont quand même venues à la Maison Quart Monde. C’est toujours bon de se retrouver dans les moments d’incertitude, de se parler, se sentir ensemble. Cet espace permet de se rencontrer, de diminuer le stress, d’échanger. Généralement, dans les périodes de conflit, les familles s’y sentent à l’aise et protégées.

Avec les conflits, beaucoup de familles ont quitté la zone. Nous nous sommes rendu plusieurs fois dans les lieux d’accueil des personnes déplacées. Chaque fois nous y avons rencontré des personnes que nous connaissons.

Le programme nutritionnel accueille actuellement 57 enfants. Peu sont venus au début du mois de juin, puis un peu plus au fil du temps. Nous arrivons à faire parvenir du lait à une partie des enfants, entre un tiers et la moitié selon les semaines. Les parents doivent traverser un quartier dangereux et prennent parfois un véritable risque pour leur vie. Une jeune maman et sa sœur cadette ont pris ce risque de nombreuses fois pour que des enfants de leur quartier reçoivent ce lait.

Les quelques accalmies des dernières semaines nous ont permis de voir des enfants que nous n’avions pas vus depuis longtemps. Et à notre grande joie, et surprise, deux enfants qui étaient en malnutrition ont récupéré un poids normal.

Une autre inquiétude pour la zone est la fermeture définitive du centre d’urgence de Médecins Sans Frontière à Martissant où tant de personnes se rendaient. Ce centre a été attaqué dans le courant du mois de juin.

« Si nous baissons les bras, nos enfants, comment avanceront-ils ? »

De quelle extraordinaire force nous sommes témoins !

  • Une mère a cinq enfants dont le dernier est à la pré école. Son mari est décédé. Il y a quelques jours, sa maison a été brûlée dans cette guerre qui n’en finit pas. La famille a tout perdu. Après avoir mis ses enfants à l’abri en les envoyant chez sa tante, la maman est là, debout. Elle ne veut surtout pas rester assise. Elle veut travailler pour pouvoir louer une autre maison, pour qu’en septembre les enfants retrouvent un chez soi, que les uniformes et le matériel scolaire soient prêts et qu’ils retournent à l’école.
  • Une autre femme n’a plus d’eau chez elle depuis plusieurs semaines. Elle est restée dans son quartier chez une autre famille avec qui elle habite depuis plusieurs mois. Son mari est parti en province pour se faire soigner. Plus d’eau pour laver les enfants ni les vêtements, plus d’eau potable. Le gang a coupé l’alimentation. Elle vient chaque semaine chercher du lait pour sa fille en situation de handicap. Elle risque à chaque fois sa vie pour cette boîte de lait.
  • Une autre encore est déplacée dans un centre sportif avec ses enfants depuis le début du mois de juin. Installés à terre, dans cette immense salle, ils occupent un petit espace parmi tant d’autres personnes. Ils souhaitent partir ailleurs, louer une maison en province, redonner un peu de stabilité aux enfants. Au centre, on est passé de deux distributions de repas par jour, pas toujours facile à obtenir, à une seule pour les enfants le matin. La maman voudrait préparer à manger elle-même pour que ses enfants mangent correctement. Elle souhaite donc retourner dans la rue pour vendre, acheter un réchaud et de quoi cuisiner chaque jour.

Il existe aussi toute une solidarité : des familles sont accueillies chez des proches, un pasteur accueille et nourrit plus de 20 personnes chez lui depuis 2 mois. Et tant d’autres gestes fraternels. Et pourtant, cette situation continue d’écraser les familles. Elles sont séparées. Certains n’arrivent pas à obtenir des nouvelles les uns des autres. L’avenir des enfants est une grande préoccupation.

La situation politique du pays reste très incertaine. D’autres quartiers dans la capitale ou en province souffrent tout autant. Les déplacements dans de nombreux lieux sont risqués. Un allié du Mouvement a été blessé par balle en se déplaçant pour son travail. Un couple de volontaires a démarré une implantation en zone rurale dans le nord-ouest du pays. Ils sont épargnés pour l’instant par cette violence mais rencontrent beaucoup de difficultés pour se rendre à Port-au- Prince : ils doivent traverser une zone sous le contrôle de gangs où même des bus de transports publics sont attaqués. Un autre ami du Mouvement, dans une commune limitrophe de la capitale naguère paisible, voit son inquiétude grandir de jour en jour car un gang pénètre de plus en plus son quartier.

Le tremblement de terre du 14 août et la tempête “ Grace ” qui a suivi ont mis, comme le disait une journaliste, “les Haïtiens à bout d’espoir”. C’est le sud du pays qui est touché, région dont sont originaires la majorité des familles connues du Mouvement. Beaucoup d’entre elles s’y étaient réfugiées pour fuir la violence ou y avaient envoyé leurs enfants. Certaines y déplorent des personnes décédées ou disparues et beaucoup nous parlent de maisons écrasées.

Être des créateurs de liens

Cette période a amplifié la solidarité au sein de notre équipe, notre préoccupation des uns vis à vis des autres et vis à vis des familles dont nous partageons les inquiétudes. Elle nous a fait grandir dans notre expérience de responsabilité collective. Elle nous remet devant l’importance des liens créés bien avant nous : si nous sommes toujours dans la zone aujourd’hui, nous le devons à toute cette histoire humaine bâtie par le Mouvement depuis ses débuts.

Au milieu de cette incertitude, nous nous préparons pour redémarrer les activités, célébrer le 17 octobre Nous avons recommencé à faire des visites dans les quartiers, avec beaucoup de prudence… Les écoles ont rouvert hier… Si les enfants prennent la rue, c’est toujours un signe d’espoir.

Partout, en ce 17 octobre, puissions-nous veiller encore et encore à ce que personne ne reste seul face à la misère, à la violence qui condamne les êtres à affronter l’insoutenable sans le soutien de personne. Puissions-nous, comme nos amis haïtiens, être en permanence des chercheurs et créateurs de liens.

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