Pierre Rabhi : Appel à l’insurrection des consciences

Extrait d’un entretien avec Pierre Rabhi, réalisé en novembre 2009 pour la Revue Quart Monde.

Que faudrait-il changer pour améliorer la situation ?

P. R. (Pierre Rabhi) : Je ne sais pas si vous avez lu le livre d’un ami, Majid Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté ; il expose bien le fait que la pauvreté peut donner une certaine dignité. C’est ce que j’ai connu étant petit. Évidemment, la misère, c’est la déchéance. Comment éviter cette déchéance ? On aura beaucoup de mal à changer les choses si on ne change pas de paradigmes complets. Ma conviction est que notamment la modernité, qui a mis l’argent au-dessus de tout comme la valeur absolue, fait que cet argent détermine le mode d’organisation sociale. On a perçu la planète, non plus comme une oasis de vie absolument magnifique au milieu d’un univers désertique qui recèle toutes les ressources possibles et imaginables pour que nous y soyons heureux, mais on la voit comme un gisement de ressources qu’il faut épuiser à tout prix, et transformer en dollars, en argent. Ce qui fait qu’on est dans un système de dissipation qui produit dans un premier temps, avec la révolution industrielle, une fracture très forte entre les pays disposant de technologies et les traditions qui n’en disposaient pas.

Cette fracture peut être d’abord lue comme préjudiciable, créant une fracture entre le Nord et le Sud, et je regrette que l’intrusion de l’argent nous ait obligés à mesurer la prospérité à travers ce qui est commercialisable et non pas à travers les richesses réelles.

Que pensez-vous de la définition de la pauvreté donnée par l’ONU à propos des objectifs du millénaire : serait pauvre la personne qui dispose de moins de deux dollars par jour pour vivre ?

P. R. : Il est complètement stupide de dire que tel paysan du Tiers Monde vit avec moins d’un dollar, ça ne veut rien dire. Ils ne vivent pas du dollar, ils vivent du travail de leurs terres. Quand ils ont leurs terres, leur eau, ils n’ont pas besoin de dollar. À partir du moment où vous ne voyez les choses qu’à travers leur représentation monétaire, et où tout ce qui n’a pas un prix n’a pas de valeur, à ce moment-là, vous occultez les richesses gratuites, c’est-à-dire celles qui ne figurent pas dans le PIB ou le PNB. Beaucoup de gens disent que l’Afrique est pauvre alors qu’elle est immensément riche. Elle représente à peu près dix fois la superficie de l’Inde avec seulement huit cents millions d’individus. L’Afrique est non seulement très riche mais elle est aussi sous-peuplée. Alors d’où vient le problème ? Le problème vient de la logique qui gère le monde : la modernité a donné la pleine puissance à l’argent et a évacué toute valeur morale, éthique, qui permettrait d’être préoccupé de l’humain. […]

Joseph Wresinski avait choisi comme slogan, pour le 17 octobre 1989, «  Justice au cœur », liant l’intelligence et le cœur.

P.R. : Dans le schéma de la modernité, la nature a été évacuée, le divin a été évacué, et la femme a été évacuée. Nous sommes aujourd’hui dans une impasse parce qu’on a abordé les choses beaucoup plus par l’intellect que par le cœur, l’esprit, l’intuition. On est parti sur la rationalité pure et absolue. Avec la rationalité, on va organiser le monde. D’où cette intuition que nous avons perdue, cette sensitivité, cette sensualité, tout ce qui me permet finalement d’appréhender la vie avec autre chose que seulement l’intellect. Cette prédominance de l’intellect a organisé le monde avec une rationalité froide et le cœur n’y est plus. Si le cœur avait accompagné, on ne serait pas obligé de venir au secours des gens qui n’ont même plus ce qu’il leur faut pour manger, et le progrès aurait répondu à sa véritable vocation qui est d’améliorer véritablement la condition de l’espèce humaine. […]

Que pensez-vous du travail des institutions, des associations ?

P. R. : Aujourd’hui, dans la société telle qu’elle est, si Emmaüs ferme ses portes, si ATD Quart Monde disparaît, le Secours catholique, le Secours protestant, Secours populaire, Armée du Salut, si tout le secourisme social n’était pas là, c’est l’effondrement général du système. Seulement, bien sûr, je suis très reconnaissant au secourisme social, parce qu’il faut bien le faire, mais il dédouane l’État de sa responsabilité.

Que pensez-vous de la question du  développement ?

P. R. : Comme vous le savez, je travaille beaucoup dans les pays du Tiers Monde. Pour moi, chaque fois qu’un paysan n’achète plus d’engrais chimiques, il est libéré. Car chaque fois qu’il achète des engrais chimiques, il participe à l’enrichissement des multinationales. Ma façon de contrer cela, c’est de dire : tu peux parfaitement cultiver ta terre, mieux produire, en meilleure qualité, sans enrichir les multinationales et sans détruire ton sol. C’est à ça que je me suis engagé depuis déjà pas mal d’années. Le système est bien au point. Il doit seulement être élargi. Il y a aujourd’hui cent mille paysans qui pratiquent les méthodes au moins de type organique, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas appauvris par les achats d’engrais.

Au départ on va distribuer au petit paysan des engrais gratuits ; ceux-ci vont l’allécher ; c’est vrai que ça dope le sol. Il va venir ensuite à la coopérative où on lui dit : on vous a donné gratuitement mais maintenant c’est payant. Payant, d’accord, mais je n’ai pas d’argent. Ce n’est pas grave, on t’avance, et quand tu auras récolté toi-même ta récolte, nous la vendrons et on te remettra ce qui te revient, déduction faite de l’avance. Pensez bien que le temps des échanges mondiaux appauvrit le paysan parce qu’il ne fait pas le poids face à la concurrence internationale. C’est comme ça qu’on a généré de la misère et de la détresse. S’ajoutent à cela bien sûr les modifications climatiques. […] On est dans une détresse mondiale, due à ce modèle de société qu’il faut absolument remettre en question. […]

Il y a un but commun à la démarche d’ATD Quart Monde et à la vôtre. Mais comment articuler les deux ?

P. R. : Dans la société civile, partout, des gens travaillent à préparer autre chose. Nous-mêmes avons créé un certain nombre de structures parce que je ne veux pas rester dans le discours général. Je fais ce que je dis. Je dis ce que je fais. Mon indignation me pousse à créer, je ne suis pas du tout dans l’antagonisme. Mon indignation ne me pousse pas au poing levé, aux barricades. C’est le piège qui existe dans l’humanité depuis les origines et qu’une personnalité comme Jésus-Christ a compris. « Aimez même vos ennemis ». Arrêtons le processus de « Œil pour œil, dent pour dent », qui, comme disait Gandhi, ne produit que des aveugles et des édentés ! Maintenant, on rentre dans le processus où on met en route la puissance infinie de l’amour. C’est l’énergie la plus puissante que l’être humain puisse générer, à la condition que ce ne soit pas un amour bricolé pour qu’il soit juste à notre mesure. La possessivité et toutes ses dérives, c’est la négation de l’amour. Si les êtres humains arrivaient à rentrer dans cette force de l’amour, ça bouleverserait le monde.

Dans le mouvement Colibris1, nous essayons de faire passer le message, mais nous avons aussi créé des structures qu’il serait intéressant que vous visitiez d’ailleurs. Je pense que la terre pourrait être une ressource formidable. Travailler la terre, pour ceux qui le désirent, et se nourrir soi-même. […] Colibris essaie de relier tout cela à travers des structures de formation qui mettent en évidence la valeur de l’écologie, de l’humanisme. … Essayer de proposer autre chose pour gripper la machine à produire de la misère, ou bien répondre à la misère qui est déjà là ? C’était pour nous deux questions distinctes. Ma réponse est de vous proposer de revenir à la terre, de travailler la terre. Il n’est pas question d’assister les gens. Retrouver ma dignité, c’est retrouver ma capacité à répondre à mes besoins par moi-même. Ce n’est pas être assisté, ni par l’État, ni par une association caritative. […]

Comment voyez-vous la solidarité ?

P. R. : Comment recréer un espace dans lequel chacun met son énergie et sa créativité à des fins de dignité et de libération personnelles mais dans la relation solidaire avec les autres ?… C’est ce que j’avais proposé par « Oasis en tous lieux »2. Sans solidarité, je ne vois vraiment pas comment construire un avenir. […]

Pour lire l’interview dans son intégralité, cliquer ici.

  1. Colibris : plateforme de rencontre et d’échange. Site : www.colibris-lemouvement.org
  2. Oasis en tous lieux : réseau de correspondants locaux.

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