Penser bien, grand et radicalement

Photo de © Justin Luebke sur Unsplash

Par Susie Devins, volontaire permanente d’ATD Quart Monde. Réflexions sur la mort de George Floyd et les questions interraciales aux USA.

Il a fallu quelques jours pour assimiler l’image qui ne disparaîtra jamais – l’image d’un policier, « gardien de la paix », Derek Chauvin qui, agenouillé sur la gorge d’un homme noir, George Floyd, lui a ôté la vie alors même qu’il clamait ne pas pouvoir respirer, appelant sa mère dans son dernier souffle.

Tout comme l’image des avions qui percutent les tours jumelles de New York, ou encore les images des assassinats de Martin Luther King et de John F. Kennedy, cette vidéo de la mort de George Floyd restera gravée dans les esprits.

L’officier Chauvin, qui doit encore être condamné pour meurtre, n’aurait peut-être jamais été arrêté si quelqu’un n’était pas passé par là et n’avait pas filmé l’incident. Ce n’est pas comme s’il n’y en avait pas eu d’autres, beaucoup d’autres, incidents liés aux violences policières, mais cette image, qui s’éternise pendant plus de sept minutes, a bouleversé tout le pays. C’est ici, c’est réel. C’est arrivé. Le sentiment d’indignation va bien au-delà des États-Unis et c’est une bonne chose.

Une fois de plus, la misérable réalité de la cruauté des êtres humains les uns envers les autres, et la cruauté des actions racistes dans un abus de pouvoir total, a pris racine dans nos âmes. C’est abrutissant et déchirant. Dans le Mouvement ATD Quart Monde, et bien au-delà, nous savons ce qui arrive lorsque les gens ne sont pas considérés comme des êtres humains.

Nous devons nous imprégner de cette blessure avant de nous précipiter au combat. Un jour, lors d’une conversation, une amie pakistanaise déplorait que « notre humanité soit imparfaite ». Je me suis alors souvenue des paroles de la chanson Anthem du poète/chanteur Leonard Cohen : « il y a une fissure en toute chose, c’est ainsi qu’entre la lumière. ». Comme il l’explique, c’est dans la confrontation avec la rupture des choses que nous pouvons ressusciter.

Dans Lettre d’une région de mon esprit, le romancier états-unien James Baldwin écrit en 1962 :

« Les Blancs de ce pays auront beaucoup à faire pour apprendre à s’accepter et à s’aimer les uns les autres, et lorsqu’ils y parviendront – ce qui ne sera pas pour demain, et pourrait très bien ne jamais arriver – le problème des Noirs n’existera plus, il ne sera plus nécessaire ».

J’essaie de comprendre cela.

Un autre message ne me lâche plus. Il s’agit d’un extrait d’une tribune du Dalai Lama et d’Arthur C. Brooks publiée en novembre 2016 dans le New York Times et intitulée Derrière notre anxiété, la crainte d’être inutile :

  • « Comment pouvons-nous aider ? La première réponse n’est pas systématique : elle est personnelle. Tout le monde a quelque chose de précieux à partager. Nous devrions commencer chaque jour par nous demander en conscience : “Que puis-je faire aujourd’hui pour apprécier les cadeaux que les autres me font ?” Nous devons faire en sorte que la fraternité mondiale et l’unité entre tous ne soient pas seulement des idées abstraites que nous professons, mais des engagements personnels que nous mettons en pratique de manière consciente.
    Chacun d’entre nous a la responsabilité d’en faire une habitude. Ceux qui ont des postes à responsabilité ont une opportunité spéciale d’étendre l’inclusion et de construire des sociétés qui ont vraiment besoin de tout le monde ».

Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde en faveur de l’éradication de la misère, appelait à une profonde transformation de la société, une nouvelle civilisation. Il a mis la barre haute, à juste titre. Mais ce ne sont pas des paroles en l’air, ce sont des actions concrètes.

Le meurtre de Floyd survient au beau milieu d’une pandémie qui a, d’un seul coup, pour ceux qui ne le savaient pas déjà, révélé les énormes inégalités au sein de la société états-unienne. Nous y avons réfléchi et nous en avons parlé. Nous savons ce qui doit changer. Nous savons qui est le plus vulnérable au Covid-19 et pourquoi, selon son accès à la santé, son logement, son éducation, la décence de son emploi ou le système de justice pénale. Nous savons que ceux qui sont confrontés à l’asservissement de la pauvreté générationnelle marchent en permanence sur la corde raide, sans filet de sécurité.

Nous ne pouvons nous contenter de demi-mesures. Nous devons penser bien, penser grand et penser radicalement. Nous sommes désemparés et en colère, mais nous ne sommes pas impuissants.

Lire le dernier article d’ATD Quart Monde sur Black Lives Matter.

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