Nous n’avions que nos personnes à offrir

Dessin :  Crayon sur papier, France, 2021 © Yves Petit / ATD Quart Monde


Article écrit par un volontaire permanent d’ATD Quart Monde en France

  • « Ce qui fut déterminant dans le Mouvement depuis l’origine, c’est que nous n’avions rien que nos personnes à offrir. Nous n’étions propriétaires de rien, nous n’étions pas une organisation d’HLM, ni de travailleurs sociaux relevant d’un service. Nous n’avions à offrir que nos poitrines, le cœur qui battait en celles-ci. Notre extrême dénuement, notre total manque de moyens nous ont permis d’être acceptés par les familles les plus défavorisées. Nous n’avions aucun pouvoir, point de pouvoir politique ni social, point davantage l’appui ou la garantie d’une confession religieuse. Nous venions mains nues, pieds nus, au cœur de la misère. Nous n’avions à offrir que ce que nous étions, des femmes et des hommes, décidés à consacrer leur vie à combattre avec ceux qui se trouvaient rejetés dans leur misère. L’homme, la promotion de l’homme étaient notre seul objectif. Ces familles qui vivaient dans l’extrême pauvreté, nous avons voulu dès le départ qu’elles soient les défenseurs de leurs frères. Nous partions de loin, sans relations, liés à la condition du plus complet dénuement des familles. »1

Joseph Wresinski

Être volontaire aux mains nues aujourd’hui

Me voilà ce matin à l’accueil de jour. J’y suis assis comme tout le monde. J’ai pris un café. Je discute avec Jocelyne, une dame que je rencontre pour la première fois. Quand je prends le journal qu’elle me tend pour que j’y lise l’horoscope, je renverse mon café. Pendant que je nettoie, elle fouille sans rien dire dans ses poches à la recherche de pièces jaunes et rouges, et me tend les 50 centimes nécessaires pour me payer un nouveau café. J’accepte et la remercie chaleureusement.

Un jour, Jeanne me demande ce que je fais dans la vie. Je lui parle d’ATD Quart Monde. Elle m’invite à passer chez elle, j’honore l’invitation. Chez elle, elle me lit les poèmes qu’elle a écrits.

Je rencontre Alexandra (et bien d’autres) à côté d’un repas en extérieur organisé pour des personnes en situation de rue. L’ambiance y est fraternelle, mais la table de service fait frontière entre celles et ceux qui donnent et celles et ceux qui reçoivent.

Moi, je suis à côté et ne donne ni ne reçois rien : je suis présent, je discute, je rencontre. Un jour, après plusieurs mois de discussions régulières, Alexandra me demande si je peux lui commander un livre qu’on lui a conseillé : c’est qu’elle n’a pas de carte bleue pour payer en ligne. Je le lui commande et elle me rembourse la fois d’après, quand je lui passe le livre reçu.

  • « Moi je préfère les histoires vraies, me dit-elle de sa lecture. La fiction ça m’intéresse pas. Ce livre, c’est une histoire triste. Ça me plaît parce que c’est vrai. Je me dis que je ne suis pas malheureuse, parce que d’autres vivent des choses très malheureuses, même des enfants. » Je penserai alors à elle en lisant l’Art de rien de Philippe Barbier, et je lui prête le livre.

La main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit

Un soir, à côté de ce même repas, un homme que je ne connais pas est à l’écart de quelques mètres, visiblement mal à l’aise d’être là. Sans doute vient-il pour la première fois. Personne ne vient vers lui, je le fais. « Qu’est-ce que tu fais là ? », commence-t-il par me demander, méfiant, « t’es bénévole ici ? ». Je réponds que non, je viens ici pour rencontrer du monde. « T’as pas autre chose à foutre ? ». Mais nous dépassons cela rapidement, la conversation s’installe et sera longue, nous nous apprivoisons. C’est ainsi que commence une relation régulière avec Franck.

Si “la main qui donne est au-dessus de celle qui reçoit”, venir les mains nues, c’est (se) donner la possibilité d’être à même hauteur.

  • Geneviève de Gaulle Anthonioz raconte ainsi un épisode de sa première journée au bidonville de Noisy-le-Grand : « À sa demande, une famille avait ouvert la porte de son “igloo” au père Joseph, qui m’avait présentée. […] Il faisait vraiment très froid, plus qu’au dehors, et j’avais entendu avec stupeur le père Joseph demander pour nous un café. Comment était-ce possible, dans un dénuement pareil ? Les gosses avaient disparu, puis étaient revenus assez vite, apportant qui deux verres, qui du café et du sucre, tandis que l’eau chauffait. Nous avons bu notre café à la lueur d’une bougie fichée dans une bouteille. […] Nous les avions quittés en les remerciant pour le café, et je n’avais pu m’empêcher de penser à cette toute petite ration de pain que nous nous partagions à Ravensbrück. Le pire, c’est de ne rien pouvoir donner, avait dit le père Joseph, et qu’on ne vous demande plus rien. »2

Recevoir la parole de l’autre

Venir les mains nues, c’est sans doute aussi savoir recevoir la parole de l’autre. « Tu veux un conseil ? » me demande Franck au cours de notre première discussion. Bien sûr ! Celui-ci est issu de son expérience de vie : « Ne va jamais à l’armée. Ne laisse jamais quelqu’un de ta famille y aller. »

  • « Donner, c’est manifester sa supériorité, être plus, plus haut. Accepter sans rendre ou sans rendre plus, c’est se subordonner, devenir client et serviteur, devenir petit, choir plus bas »3 – a montré Marcel Mauss il y a un siècle.

Aujourd’hui, il n’y a qu’à écouter Franck pour comprendre que pour lui, recevoir sans pouvoir rendre est une humiliation :

« Quand je viens ici ou à l’accueil de jour, moi je prends rien. Ou alors juste un café. Et encore, le café je le paye. La dernière fois j’ai filé 10€, “voilà, pour ton café !”. »

Or un soir, on lui fourre littéralement toute sorte de nourriture et vêtements dans les mains. Il finira, au cours de la soirée, par sortir tous ces “dons” de son sac et les reposer en silence. On discute, il critique devant moi les structures d’aide. Je demande : « Qu’est-ce que tu attendrais d’eux ? » « Bah déjà de parler. C’est pas mal de parler. Mais regarde : ici, à part toi, qui est-ce qui me parle ? »

Se situer dans la réciprocité

Le don, selon Mauss toujours, appelle un contre-don : donner, recevoir, rendre, cette triple obligation permet de constamment recréer le lien social. On peut en conclure que refuser à l’autre de respecter l’une de ces obligations, c’est violer sa dignité ; que se situer dans la réciprocité, c’est respecter l’humanité de l’autre.

Oui, mais comment faire ? « Nous n’avions que nos personnes à offrir. » Offrir ne serait-ce “que” sa personne, c’est déjà beaucoup et pas si simple ! Alors sans doute qu’il ne faut pas simplement savoir recevoir (un café, un conseil, apprendre un mot dans la langue de l’autre, …) mais aussi savoir donner de sa personne. « Et toi ? » : souvent, c’est l’autre qui dans la discussion me tend la perche pour que je donne, en retour, de moi-même. Et cela invite sans doute à questionner la “distance professionnelle”, à refuser de l’interpréter comme l’exigence de rester indéchiffrable face à celles et ceux à qui on demande de livrer tous les éléments de leur vie.

Offrir sa personne, c’est énorme

« Tu sers à rien, regarde, t’as les mains dans les poches ! Bah dis donc, si je t’attendais pour pouvoir bouffer, je serais pas dans la merde ! » me crie un soir Julien.

Et il a raison : je ne suis pas là pour servir à quelque chose, et surtout pas pour qu’on m’attende pour pouvoir manger. Alors pourquoi suis-je là ? Peut-être que “servir à rien” est la condition pour rejoindre les personnes les plus éloignées, justement, des services. Peut-être qu’un cheminement long et régulier, dans une relation qui n’a d’abord pas d’autre but qu’elle-même, pourra amener peu à peu à dépasser l’incompréhension et à faire émerger un jour la volonté et la capacité de changer les choses ensemble.

  • Quelle exigence que ce chemin dessiné par ATD Quart Monde au fil des textes que nous avons cités ici, et dans lequel j’essaye modestement de mettre mes pas ! Parce que venir les mains nues, c’est devoir donner de soi-même. Parce qu’offrir “que” sa personne, c’est énorme. Parce que n’avoir “point de pouvoir” n’efface pas une certaine responsabilité : celle que deux humains qui créent une relation se donnent l’un envers l’autre.
  1. Joseph Wresinski. (1983). Extrait de « Nous n’avions rien que nos personnes à offrir », liminaire de Les Pauvres sont l’Église, pages 27 à 32, Le Cerf, Paris, 2011.
  2. Geneviève de Gaulle Anthonioz. (2001). Le secret de l’espérance. Fayard / Editions Quart Monde. pp16-17.
  3. Marcel Mauss. (1923). Essai sur le don forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques. L’Année sociologique (1896/1897-1924/1925), 1, 30-186.

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