L’eau est un luxe encore plus rare aujourd’hui

Photo : La Vizcachera, 2020. © ATD Quart Monde

« L’eau est en train de disparaître ! Les dinosaures n’ont pas d’eau chez eux et cela fait des jours qu’ils ont soif. »

C’est ainsi que commence la pièce de théâtre qu’interprètent les enfants de la bibliothèque de rue qu’ATD Quart Monde anime depuis 2012 à La Vizcachera au Pérou. Les dinosaures ont soif, tout comme les habitants de ce quartier de Lima qui luttent depuis près de 40 ans pour avoir accès à l’eau.

Aujourd’hui, les gens racontent comment, pendant des années, ils sont descendus avec des seaux jusqu’au quartier de Campoy, à environ 40 minutes à pied, pour ramener de l’eau chez eux. Malgré tous leurs efforts, la rareté de l’eau est encore au cœur des préoccupations. En quête d’une solution, ils ont demandé le soutien des autorités et mobilisé leurs minces ressources matérielles et leur force de travail pour construire un réservoir dans le fleuve Huaycoloro, qui devrait un jour permettre de pomper l’eau jusqu’à chez eux.

Malgré cet énorme investissement humain et économique, La Vizcachera, située sur les rives de la capitale péruvienne, manque toujours d’un service d’eau potable et de traitement des eaux usées.

  • « Quand la bibliothèque de rue commence – explique Luciano Olazabal, membre de l’équipe d’ATD Quart Monde à Lima – les enfants veulent boire. Pour eux, l’eau est un luxe, quelque chose de délicieux ».

J’ai toujours aimé aider

Julia Marcas et sa mère, février 2020 © ATD Quart Monde

Julia Marcas, une jeune qui vit là avec sa mère, fait partie de l’équipe d’animateurs de la bibliothèque de rue. Chaque semaine, avec les livres et les enfants, Julia s’adonne à sa passion du partage des savoirs : « Les autres m’ont toujours aidée. Si quelqu’un te donne quelque chose, tu dois donner en retour. La vie est comme une roue, tout va-et-vient. Depuis toute petite, j’ai toujours aimé aider. Peut-être parce que ma mère est comme ça, je l’ai appris d’elle ».

Lorsque le confinement a été déclaré, Julia a cherché de l’aide et a mobilisé du monde afin d’alléger les difficultés grandissantes du quartier :

  • « C’est très frustrant de ne pas avoir suffisamment d’argent pour tous les aider. La pauvreté n’est pas seulement présente dans les provinces, elle l’est également dans la périphérie de Lima. Combien de personnes sont venues des provinces pour demander de l’aide ? Les gens viennent à la capitale pour trouver un avenir meilleur, mais maintenant, tout le monde part parce que la ville est devenue le centre de l’épidémie. De nombreuses familles de La Vizcachera, en particulier celles qui étaient locataires, sont rentrées dans leur ville natale. Il y a plus de vie dans la Sierra qu’à Lima, tout est à portée de main : le potager, les animaux. Ici à Lima tout est sec et difficile… »

Le droit à l’eau

Le droit à l’eau et à l’assainissement est un droit humain fondamental. Selon les Nations Unies, cela signifie que l’approvisionnement doit être suffisant et continu pour l’usage personnel et domestique : l’eau pour boire, laver le linge, préparer les aliments, faire le ménage et pour se laver. L’eau doit être saine : sans risque pour la santé, avec une couleur, odeur et saveur acceptables ; elle doit être accessible à tous en termes de prix et de proximité.

À défaut d’un service public qui garantisse leur droit à l’eau, les habitants font appel aux services des vendeurs d’eau qui viennent dans le quartier avec des citernes et la vendent au litre. Les habitants de La Vizcachera, vivent pour la plupart en situation de pauvreté. Pourtant, le montant dépensé pour couvrir les besoins en eau d’une famille pendant une semaine est équivalent à celui d’une famille d’un quartier de classe moyenne pour un mois sur Lima. Par ailleurs, le système de distribution et de stockage représente un véritable problème de santé publique. Les habitants conservent l’eau de la meilleure manière que le permettent leurs conditions de vie. S’il y a un peu d’argent à investir, ils achètent des réservoirs ou creusent des puits sur leur terrain, sinon, ils utilisent des cylindres de plastique, des bidons, des seaux et des jarres.

Faire en sorte que l’eau atteigne les zones les plus élevées

Dans la zone la plus haute de la montagne, la situation est encore pire. Pomper l’eau jusqu’en haut est coûteux. Plus on vit en altitude, plus le litre d’eau coûte cher. Il arrive que la famille ne puisse pas payer le pompage ou que la maison soit trop haute pour raccorder l’eau. Alors les familles transportent l’eau seau par seau, jusqu’au sommet. Ensuite, ils y font attention comme on fait attention aux choses les plus précieuses. L’eau est un luxe, les enfants le savent.

Pour les familles les plus pauvres du Pérou, qui dépendent souvent de l’économie de subsistance, le confinement a entraîné une énorme perte de revenus. En quelques jours, la pénurie d’eau à La Vizcachera était déjà devenue vraiment insupportable. Ni eau, ni argent pour en acheter. L’eau a toujours été une denrée indispensable, mais elle l’est encore plus lorsque la santé dépend d’un lavage de mains fréquent. Le service d’eau potable et d’assainissement de Lima a bien envoyé quelques citernes pour aider, mais cela n’a suffi qu’à quelques familles de la zone plane du quartier.

  • Dans ces circonstances, « le vendeur d’eau – explique Julia – ne fait payer que la moitié du prix du pompage, ou même moins à ceux qui en ont le plus besoin. Les personnes les plus vulnérables vivent dans les hauteurs. Au sommet de la montagne, une grand-mère vit seule. Elle était vendeuse ambulante et payait ses 80 soles péruviens (environ 20 euros) pour le pompage, mais maintenant elle n’en a plus les moyens, alors le vendeur d’eau ne lui fait payer que l’eau et un prix symbolique pour le pompage, seulement ce qu’elle peut payer. »
La Vizcachera, 2020 © ATD Quart Monde

Tout au long de ces huit années de présence dans le quartier, l’équipe d’ATD Quart Monde a créé des liens très forts avec Julia et sa mère, Dominga, ainsi qu’avec d’autres voisines : Séfora, Ana, Melia, Ana María, Juana, Yovanna, Meche… Année après année, des liens de complicité se sont tissés avec les quelque 120 enfants qui participent à la bibliothèque de rue, et une forme de vivre-ensemble main dans la main s’est créée au sein du quartier.

En concertation avec Julia et sa mère, ainsi qu’avec les alliés d’ATD Quart Monde qui se sont préoccupés, depuis le début du confinement, du bien-être des familles de La Vizcachera et d’autres quartiers de Lima, l’équipe à collecter les fonds pour fournir quatre citernes d’eau et le pompage indispensable à l’acheminement de l’eau dans les zones les plus hautes du quartier.

Le jour de l’arrivée des citernes, de nombreux parents rejoignent Julia pour organiser la distribution de l’eau. Quelques jeunes sont également présents, fiers que cette eau arrive par le biais de la bibliothèque de rue, à laquelle beaucoup d’entre eux ont participé enfants. Le travail est difficile et s’éternise pendant plus de douze heures. L’eau atteint les foyers qui n’en avaient plus une goutte et on fête l’arrivée de la denrée luxueuse. Malgré tous ces efforts, on sait que, dans quelques jours, la lutte devra reprendre pour que l’eau arrive à nouveau jusqu’en haut.

Les défis se succèdent

Pour Julia, sa mère et leurs voisins, la mobilisation continue et les défis se succèdent. Avec le confinement, la pénurie alimentaire augmente. Pour cette raison, depuis quelques semaines, ils se sont organisés pour cuisiner des « casseroles communes », une sorte de coopérative d’aliments à laquelle contribue chacun, y compris quelques donateurs que Julia a mobilisés à travers les réseaux sociaux.

  • « Si je cherche de l’aide pour mon quartier – dit Julia – alors qu’on est proche de Lima, imaginez ce que c’est pour ceux qui sont éloignés ! Comment vivent-ils? Quelle est leur réalité ? Moi, j’ai accès à la technologie pour demander de l’aide, mais ceux n’ont rien, comment font-ils pour tenir le coup ? C’est ce qui me préoccupe… ».

À quel moment les autorités publiques auront-elles les mêmes préoccupations que Julia ? Cette même volonté d’aider ? Quand se joindront-elles à ses initiatives en faveur du respect des droits humains ? Le droit à l’eau sera-t-il, une fois pour toutes, mis en application à La Vizcachera et dans tant d’autres lieux où, malgré leurs efforts, les habitants auront-ils toujours soif d’eau et de droits ?

____________________

Ce texte fait partie d’une série d’articles sur la solidarité et l’attention mutuelle vécues dans les quartiers pauvres d’Amérique latine durant la pandémie du Covid-19.

Inscrivez-vous au webinaire en espagnol, mardi 21 juillet, 10h à México (GMT-5), 17h à Paris (GMT +2)

Pour agir avec le Mouvement ATD Quart Monde.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *