Au Bangladesh, des enfants aident des chercheurs à comprendre l’extrême pauvreté

Photo : Les délégués des différents groupes de pairs au dernier atelier Tapori Story, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde


Article écrit par Claude Heyberger et Naomi Norberg.

  • « Je travaille dans une usine de confection de pantalons… Je ne termine pas ma journée de travail tous les jours à la même heure. Parfois, je ne peux pas rentrer à la maison à l’heure à cause des embouteillages. C’est pour ça que je ne peux pas arriver aux cours à l’heure.« 
  • « Ma sœur aînée n’a pas pu terminer ses études par manque d’argent. Maintenant, elle travaille comme femme de ménage pour aider à payer les études de notre jeune sœur.« 

Ces paroles ont été dites aux chercheurs par deux jeunes Bangladais en situation de pauvreté. Le projet des chercheurs ne visait pas à collecter des récits d’enfants en vue d’un nouveau rapport macabre sur les enfants vivant dans la pauvreté, mais au contraire, à impliquer ces derniers dans l’analyse des informations collectées. cela a permis non seulement de récolter de nouvelles données sur la  pauvreté mais a également induit un profond changement dans la vie des enfants concernées.

Pour atteindre leur objectif, les chercheurs ont dû concevoir de nouveaux outils. « En réalité, qu’est-ce que la pauvreté ? » se sont-ils demandé. Ils savaient que la pauvreté revient à connaître une expérience de vie fondamentalement différente. En outre, pour une personne en situation de pauvreté, disposer du temps et de l’espace nécessaires pour réfléchir à son expérience, peut être un vecteur de transformation. Cependant, comment pouvait-on amener les enfants à identifier leurs expériences existentielles ? Et des enfants étaient-ils à même d’analyser les caractéristiques fondamentales de la pauvreté ?

Créer la confiance

Écouter les personnes en situation de pauvreté est essentiel : ce sont elles qui savent le mieux ce qu’elles vivent au quotidien. Toutefois, les personnes souffrant d’extrême pauvreté craignent souvent de s’exprimer ouvertement. Depuis des années, leurs pensées et leurs sentiments sont remis en cause par ceux qui ne sont pas eux-mêmes confrontés à la pauvreté. On reproche bien souvent aux personnes en situation de pauvreté d’être responsables de leurs conditions de vie. Les personnes qui souffrent finissent par avoir l’impression que quelque chose ne tourne pas rond chez elles.

Sachant que les enfants sont particulièrement sensibles au regard que les autres portent sur leur famille, les chercheurs savaient qu’ils devaient absolument instaurer la confiance. Heureusement, l’association MATI, une association locale membre de l’équipe de recherche, avait déjà établi des relations là où une partie des travaux était menée. Dans les autres zones d’étude, les chercheurs se sont appuyés sur d’autres organisations locales, ainsi que sur des membres de confiance de la communauté. De plus, certains chercheurs eux-mêmes issus d’environnements pauvres possédaient la sensibilité nécessaire pour interagir positivement avec les enfants.

École MATI, Huzurikanda, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde

 Qu’est-ce que l’extrême pauvreté ?

Il y a une différence entre la pauvreté et l’extrême pauvreté. Les chercheurs se sont attachés à identifier les enfants qui n’apparaissaient pas nécessairement comme des leaders ou comme ayant de grandes capacités. Tous avaient connu l’extrême pauvreté sur le long terme. Certains enfants travaillaient à plein temps, en dehors du foyer, pour soutenir leurs familles. D’autres habitaient des villages où leurs parents travaillaient comme journaliers agricoles.

Nombre de ces enfants souffraient également de discrimination culturelle. Certains d’entre eux vivaient dans un vaste camp de réfugiés Rohingya. D’autres venaient d’une communauté d’intouchables hindous, habitant depuis longtemps dans un bidonville.

Les chercheurs ont insisté pour impliquer ces enfants vivant dans des situations particulièrement précaires. Avant de lancer les travaux, les chercheurs se sont rendus à plusieurs reprises dans chaque zone afin de s’assurer que les communautés concernées comprenaient et soutenaient le projet. Pour finir, ils ont créé quatre groupes de garçons et de filles, âgés de 10 à 14 ans.

Activité de la recherche avec les enfants d’un camp de réfugiés, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde

Passer par le jeu

Un entretien formel n’est pas le meilleur moyen d’écouter ou de recueillir la vérité lorsqu’on demande à des personnes en situation de pauvreté de parler de leurs expériences. C’est particulièrement vrai pour les enfants, facilement influençables et habitués à donner aux adultes les réponses que ces derniers attendent.

Afin de briser la glace et de les mettre à l’aise pour répondre aux questions des chercheurs, ces derniers ont partagé des repas avec les enfants. Pour inciter les enfants à réfléchir, ils ont opté pour des jeux et des activités telles que le dessin ou le mime. Tout cela a pris du temps, mais grâce à ces activités ciblées, les chercheurs ont pu identifier les éléments les plus importants de l’expérience des enfants. Lors de la phase ultérieure d’analyse, les enfants ont pu, grâce à certains de ces éléments, identifier les causes de diverses difficultés.

Activité de dessin avec un groupe de pairs à Dacca, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde

Encourager l’ouverture

Les chercheurs ne se sont pas contentés de dire que chaque opinion comptait ou qu’il n’y avait pas de mauvaise réponse. Ils l’ont démontré en accordant la même importance aux déclarations de chaque enfant. Une adolescente, par exemple, a déclaré se sentir « mentalement traumatisée » parce qu’elle ne pouvait pas s’acheter de produits de beauté. Même si cette affirmation semblait exagérée, les chercheurs l’ont notée exactement telle que la jeune fille l’avait formulée. Plus tard, une discussion avec son groupe a permis de mieux comprendre ce qu’elle voulait dire par « traumatisme mental ». C’est cette attitude sans jugement qui a incité les enfants à parler ouvertement et a permis de comprendre réellement leurs expériences.

En outre, les chercheurs ont pris soin de prendre en compte les facteurs culturels. Par exemple, sachant que certaines jeunes filles hésitaient à s’exprimer ouvertement devant des hommes, l’équipe a assuré la présence d’animatrices. Ces animatrices parlant le dialecte des jeunes filles, les échanges ont pu se dérouler dans un climat de confiance.

Vue d’ensemble

Afin d’éviter d’influencer les enfants, les chercheurs les ont invités à parler des aspects positifs et négatifs de leurs vies. Lors d’un exercice de groupe, ils ont inscrit, sur une grande feuille de papier, les aspects positifs d’un côté et les aspects négatifs de l’autre. Cette activité a permis aux enfants de parler de toutes leurs expériences, notamment en famille, à l’école, au travail et dans la communauté.

Exercice de groupe Aspects positifs/Aspects négatifs – SK Hospital de Mymensingh, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde

Analyse des caractéristiques génériques de la pauvreté

L’objectif des chercheurs au Bangladesh était d’identifier les caractéristiques génériques de la pauvreté. Ces travaux avec les enfants s’intégraient en réalité dans une étude internationale plus vaste, réalisée auprès d’adultes dans six pays. Les enfants représentant 44 % de la population du Bangladesh, dont un grand nombre en situation de pauvreté, une dimension spécifiquement dédiée aux enfants a été intégrée dans l’étude pour ce pays.

Des adultes en situation de pauvreté ont participé à toutes les phases de l’étude globale, de la collecte à l’analyse des données. La même possibilité a été donnée aux enfants au Bangladesh. Toutefois, les enfants n’étant pas habitués à l’abstraction et à l’analyse, les chercheurs ont conçu des méthodes innovantes pour travailler avec eux.

Ainsi, après avoir décrit leurs expériences concrètes, les enfants les ont représentées sous forme de dessins sur des cartes. Puis, en binôme, ils ont choisi deux cartes qui leur semblaient « aller ensemble » et ont présenté cette paire au groupe. Les chercheurs ont alors noté les explications des enfants concernant les similitudes ou points communs des deux cartes. D’autres enfants du groupe ont examiné leurs propres cartes pour voir si elles correspondaient en quelque manière avec la paire présentée.

Les chercheurs ont réuni, sur une grande feuille de papier, tous les éléments qui, selon les enfants, allaient ensemble (même lorsqu’il n’y en avait que deux). Les enfants ont réalisé, par petits groupes, un sketch pour décrire ce qui figurait sur la feuille. Ils ont ensuite discuté collectivement, pour être certains que les dessins placés sur les feuilles présentaient réellement des points communs. En réfléchissant aux raisons pour lesquelles certains éléments allaient ensemble, les enfants ont nommé plusieurs caractéristiques de la pauvreté.

Échange sur les dimensions de la pauvreté.

Il a fallu environ deux jours pour mener ce travail à bien. Pour cela, les chercheurs ont pris soin de s’assurer que les enfants comprenaient vraiment le processus d’abstraction à partir d’expériences concrètes. Ils ont, par exemple, dû expliquer aux enfants qu’ils ne pouvaient pas mettre certaines caractéristiques ensemble simplement parce qu’ils étaient amis.

Discussion sur les dimensions de la pauvreté, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde

Intégration des adultes

Lors de la phase finale de l’étude, les chercheurs ont procédé à la mise en commun des connaissances, selon la méthodologie du « Croisement des savoirs » conçue par ATD Quart Monde – également adoptée avec les adultes dans les six pays couverts par l’étude internationale. Cette méthodologie implique des personnes issues d’environnements et parcours différents, qui échangent leurs divers points de vue sur un sujet particulier, sur un pied d’égalité.

Le Croisement des savoirs avec les enfants Bangladais a duré deux jours, au cours desquels ils sont intervenus au même titre que les adultes. Les professionnels de l’enfance les avaient déjà rencontrés séparément pour échanger avec eux sur leur propre définition de la pauvreté. Lors de la session de croisement des savoirs, l’équipe a rassemblé les éléments résultant de l’appréhension de la pauvreté par les enfants et par les adultes, afin de créer un ensemble commun de caractéristiques.

Dernière session du Croisement des savoirs, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde

La perception particulière des enfants

  • Fait marquant, les enfants ont mis en évidence une caractéristique importante de la pauvreté, ignorée par les adultes, à savoir la manière dont les enfants contribuent au développement de la famille, et le sens que cela prend pour eux. Les enfants font souvent des sacrifices – ils arrêtent l’école par exemple – pour le bien de leur famille ou communauté. Bien que ces sacrifices puissent être une source de découragement pour eux, ils nourrissent également leur fierté et renforcent leur sentiment d’identité.

Suivi et diffusion

Une fois le rapport pour le Bangladesh finalisé, l’équipe de recherche a mis en place des outils de diffusion des conclusions auprès des adultes. Les enfants souhaitaient eux aussi communiquer sur ce qu’ils avaient fait et appris ensemble. L’association MATI, en collaboration avec Tapori, le réseau international des enfants créé par ATD Quart Monde, a organisé un atelier post-étude. Les enfants ont écrit quatre histoires comme support pour parler des caractéristiques de la pauvreté qu’ils avaient identifiées.

Dimensions de la pauvreté identifiées par les enfants, Bangladesh, 2020 © Association MATI / ATD Quart Monde

Mini-livres Tapori

Ces histoires feront partie de la collection de mini-livres de Tapori. Le projet de recherche du Bangladesh est ainsi intégré au réseau plus vaste d’ATD Quart Monde, destiné à soutenir les enfants dans leur volonté d’action et leurs rêves d’un monde plus juste.

Le rapport MATI pour ce projet est disponible ici.

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