Ces vies que je ne veux plus taire

Par Guendouz Bensidhoum,  Volontaire permanent du Mouvement international ATD Quart Monde.

« Ces vies que je ne veux plus taire » et « The Role We Play »  sont deux magnifiques expositions  de Guendouz Bensidhoum qui ont lieu à Créteil (France), quartier d’enfance de cet artiste et volontaire permanent du Mouvement ATD Quart Monde.  À cette occasion, Guendouz nous présente trois de ses tableaux dans ce très beau texte.

Les deux expositions sont à 5 minutes de distance. Vous pouvez voir les deux le même jour en finissant par le vernissage ! Choisissez votre date !


Ces vies sont des personnes avec lesquelles j’ai grandi dans ce quartier, une cité de transit de Créteil, à 13 kilomètres de Paris.

Je me souviens enfant, de la propreté des pelouses au milieu desquelles était planté à même la terre un panneau émaillé sur lequel on pouvait lire « pelouse interdite, défense de marcher sous peine d’amende. » Si un ballon lancé trop loin atterrissait sur le gazon, le sifflet du gardien venait interrompre la partie. Quand du linge pendait aux fenêtres, la menace était l’amende, moyen de rappeler à l’ordre toutes ces familles qui n’avaient d’autre choix que d’enfreindre ces règles. Comment empêcher ces jeux de ballon dans cette cour sans terrain de jeux ? Comment faire sécher la lessive d’une famille qui comptait en moyenne 6-8 personnes sans buanderie dans ces logements trop petits pour elles ?

Mes parents étaient des immigrés qui avaient à l’esprit de retourner chez eux, là-bas, en Algérie, quand les moyens financiers le permettraient, et, surtout, une fois leurs enfants lettrés et diplômés d’un CAP professionnel utile au développement de leur pays d’origine et qui leur offrirait une intégration certaine. C’était illusoire, nos parents ont dû se résigner et abandonner ce projet comme la plupart des immigrés. En attendant, l’école, à leurs yeux était le symbole de la réussite, d’autant qu’ils étaient eux-mêmes illettrés comme presque tous les immigrés adultes du quartier.

J’ai vécu dans cette cité jusqu’à l’âge de 24 ans (1984).

Mais c’est en 2002 que ma mère et une sœur l’ont quittée après y avoir vécu 40 années. La cité dite de « transit » aura logé des familles de 1962 à 2018.

Après toutes ces années à la cité, j’ai beaucoup de rancœur, victime ou témoin de tant d’injustices, d’humiliations, et d’abord à l’école. Ce lieu qui devait être une chance pour nous tous, mais qui finalement nous réservait une place que personne n’enviait, quand souvent même aucune place n’était offerte. Et puis il y a eu ce grand gâchis, cette jeunesse livrée à elle-même qui, pour s’occuper, tuait le temps à traîner au centre commercial, ce temple de la consommation, dans l’espoir d’une opportunité prometteuse, d’une embauche comme manutentionnaire ou comme caissière pour les femmes… Et quand rien ne se présentait, alors il ne restait plus que le désespoir ou la débrouille qui conduisait souvent à accepter l’inacceptable.

Je garde en moi tous ces visages de garçons et de filles condamnés au mépris parce que nés dans une famille de la misère, de la pauvreté. Tous ces jeunes décédés trop tôt de la drogue, de l’alcool, de la maladie. Pour moi, ils ont été victimes d’une double peine, d’une part d’être nés dans la misère et d’autre part de n’être pas pris en compte par tant de programmes prétendument intitulés « au bénéfice de jeunes défavorisés ».

J’entends encore ces paroles que Joseph Wresinski avait clamées sur le parvis des libertés, des droits de l’homme, et du citoyen au Trocadéro en 1987, c’était nos vies ! Il évoquait le courage, la volonté d’être utile, d’aimer et d’être aimé.

Joseph Wresinski est le fondateur du mouvement ATD Quart Monde.

Il a rejoint les familles pauvres au camp des Sans Logis, à Noisy-le-Grand, près de Paris en 1956 à la demande de son évêque. Là, Il rencontre une misère qui lui rappelle celle qu’il a vécue avec sa famille, à Angers. Avec les habitants du camp, ils créent la première association qui sera à l’origine du mouvement international ATD Quart Monde et dont les volontaires-permanents iront à la rencontre des familles les plus démunies et exclues sur tous les continents.

En 2015, je compris que la peinture pouvait être un moyen de témoigner de ces vies. Je ne trouvais plus les mots en moi ni la conviction de dire l’insupportable, l’injustice de ces existences malmenées. Alors me sont revenus ces visages que je ne pouvais oublier.

La peinture artistique m’a permis de voir à quel point j’existais autrement aux yeux des gens, de recevoir de la reconnaissance, une mise en valeur en quelque sorte.

Je me suis pris d’envie de peindre mon quartier. Qui sait, peut-être des gens pourraient découvrir ces histoires insoupçonnées, ou alors certains pourraient se rappeler des personnes pauvres croisées quotidiennement sans jamais connaître ni comprendre leurs vies.

J’échafaudais des scénarios impossibles à énoncer avec mes mots ; seule la magie des couleurs aiderait à exprimer. Ce travail m’a occupé six années.

Ma démarche est toujours liée à mes souvenirs de moments très marquants, durs, violents mais aussi des moments de bonheur, de joie partagée avec mes amis, mes voisins. Très vite c’était clair, ces tableaux seraient de grandes dimensions afin de ne pas être relégués au fin fond d’un couloir qui mène vers les toilettes ou vers quelque autre recoin non fréquenté.

L’ensemble se compose de trois tableaux

« Ces vies que je ne tairais plus », enfance – ATD Quart Monde © Guendouz Bensidoum, 2019.

Le premier évoque mon enfance, mes amis d’enfance. En le peignant, j’ai pris conscience qu’il est un hommage à ces filles, ces femmes qui luttent pour garder unie la famille. Pour ces filles-mères privées de jeunesse. Et puis dans l’enfance, il y a l’inévitable école, mais aussi les copains, les jeux… la vie quoi !

« Ces vies que je ne tairais plus », adolescence – ATD Quart Monde © Guendouz Bensidhoum, 2020.

Le second tableau parle de l’adolescence et l’entrée dans l’âge adulte. C’était une période difficile avec les violences liées à la drogue, le chômage, l’inutilité, l’expérience de l’exclusion vis-à-vis de l’extérieur, de la ville. Mais aussi la période de la découverte de l’amour, des rêves, des voyages, des études, un lot dont la plupart d’entre nous avons été exclus.

Certains nous ont quittés prématurément, victimes de ces violences.

« Ces vies que je ne tairais plus », adolescence – ATD Quart Monde © Guendouz Bensidhoum, 2020.
« Ces vies que je ne tairais plus », adolescence – ATD Quart Monde © Guendouz Bensidhoum, 2021.

Le troisième tableau nous montre un peuple, des exclus qui n’ont cessé d’espérer que leurs vies pouvaient changer grâce à leurs efforts.  Certains ont réussi une intégration mais la grande majorité d’entre eux ont été rattrapés par leur passé. La ville leur reste close, ils continuent de se chercher une place. Bien souvent, malgré leur ténacité, ils sont là, ils participent peu à la vie de la ville, on ne veut pas les voir. On ne les comprend pas, on ne souhaite qu’une chose, ne plus les croiser…

Une invitation à un monde inconnu

Chers visiteurs, ces tableaux n’ont pas la prétention d’être exhaustifs par rapport aux faits. Ils constituent, certes, un témoignage pour dire l’inacceptable, la violence ; mais surtout, par leurs couleurs, ils se veulent accueillants et vous souhaitent la bienvenue dans un monde trop méconnu où des êtres épris de sens humain aspirent à davantage d’amitié et d’amour.

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