Un chemin de transformation personnelle

Hernán Mamani, de nationalité argentine, a étudié la sociologie au Brésil. Dès son plus jeune âge, il s’est intéressé et impliqué dans les luttes sociales et démocratiques, tant dans son pays d’origine qu’au Brésil, où il a vécu la majeure partie de sa vie.

Comme beaucoup d’autres personnes dans différentes équipes d’ATD Quart Monde, Hernán vit un temps de découverte du Volontariat permanent. Il travaille actuellement au Centre de mémoire et de recherche Joseph Wresinki en France. Il évoque ici les chemins par lesquels il s’est approché d’ATD Quart Monde et montre surtout en quoi cette rencontre a été un chemin de transformation personnelle.


Extrait de l’article paru dans le N° 259 de la Revue Quart Monde.

Le Mouvement s’est présenté à moi comme un appel à l’engagement dans la lutte contre l’extrême pauvreté. C’est justement ce point qui me rendait réticent, non pas que je ne connaissais pas les questions d’extrême pauvreté, mais parce que j’avais du mal à percevoir cela comme pouvant être une cause. Je doutais de sa pertinence.

Repenser les choses

Pour avancer je devais repenser les choses, remettre en question ce que je pensais. Le thème de la pauvreté, pour moi, était associé a priori à quelque chose d’extrêmement religieux, avec lequel j’étais moi-même en conflit. Il ne s’agissait pas de remettre en cause le christianisme et son éthique, en particulier la simplicité, la recherche d’une égalité de traitement entre les êtres : ce sont des valeurs que je conserve et que je cultive. Mais je me suis élevé contre d’autres aspects, comme l’hypocrisie dont on parle parfois. Cela m’a amené à m’écarter des chemins de l’Église et à chercher non pas tant le salut de l’âme que la transformation du monde.

Mon souhait de transformer le monde m’a amené à lutter pour la démocratisation dans mon pays d’origine, l’Argentine, à lutter pour un travail digne et décent, le libre accès à l’université, et aussi pour l’abolition du service militaire obligatoire.

Intégrer d’autres connaissances

Au Brésil, j’ai acquis d’autres connaissances, développé d’autres centres d’intérêt. Je me suis intéressé à tous les mouvements de lutte sociale en Amérique latine. Cela m’a conduit à m’approcher des sciences sociales, domaine dans lequel je me suis formé. Et je me suis formé dans cette réalité qui était la mienne, celle d’un étudiant pauvre, militant des mouvements étudiants et cultivant une proximité avec le parti des travailleurs au Brésil.

C’est dans cette conjoncture que j’ai vécu le retour de la démocratie au Brésil, puis en Argentine, un pays dont la situation est particulièrement proche de celle du Brésil : les constitutions donnaient beaucoup d’importance aux droits sociaux, aux droits humains en général, mais uniquement sur le papier, alors que dans le même temps, tout cela était accompagné par des gouvernements néolibéraux qui, au fond, conduisaient à une délégitimation absolue de cette notion de droits de l’Homme.

La conséquence de cela, c’est que dans les années 1990, une grande part de tous ces mouvements sociaux qui avaient contribué à reconquérir la démocratie sont entrés en crise ou se sont dissouts.

Dans ce contexte, comme étudiant, jeune diplômé sans boulot, j’ai eu recours au travail informel pour vivre. Cette expérience m’a donné envie de me réinvestir dans la vie universitaire, précisément pour travailler ce thème-là.

Fractures entre les différents savoirs

Comme une bonne partie de l’action publique est bâtie sur la base de formations théoriques larges et inappropriées, son application est totalement inadéquate. Cela m’a fait découvrir la fracture entre les savoirs scientifiques, techniques et d’autres savoirs qui viennent des plus pauvres. Mais je n’avais en fait jamais pensé à prendre la pauvreté en tant que telle comme sujet de recherche.

Cela a effectivement changé quand je me suis trouvé face aux écrits d’ATD Quart Monde. Ça a commencé par la page web d’ATD Quart Monde France où je découvrais la présentation générale des objectifs du Mouvement :

  • Agir sur le terrain avec les personnes en situation de pauvreté pour s’unir autour d’un même combat et obtenir l’application du droit.
  • Agir auprès des institutions pour faire évoluer les lois et les pratiques, en associant les personnes qui vivent en situation de pauvreté.
  • Agir auprès de l’opinion publique pour faire changer le regard porté sur les personnes les plus pauvres et appeler la société à s’engager dans le combat contre la misère.

Indivisibilité des droits humains

Ce changement d’idées par rapport aux droits humains a connu une seconde étape un peu plus tard, quand j’ai lu un petit livre de Joseph Wresinski sur l’indivisibilité des droits humains1. Il y explique les droits de l’Homme dans leur indivisibilité en relation avec l’indivisibilité de l’être humain. Il parle de la nécessaire indivisibilité entre tous ces droits, reconnue sur le papier mais pas dans les faits. Il interroge le lecteur sur le non-sens que représente cette manière que nous avons de hiérarchiser les droits. Et il attribue à cette hiérarchisation des droits, la continuité et la reproduction de l’extrême pauvreté. Et c’est là que je me suis rendu compte qu’au fond nous étions du même bord, dans le même camp et que nous cherchions bien la même chose.

Au même moment est survenu un événement d’une autre nature mais significatif, qui a été notre arrivée, avec ma famille, au Centre international d’ATD Quart Monde. Une arrivée marquée par un accueil collaboratif, chaleureux, de gens que je ne connaissais pas, un accueil comme jamais je n’en avais vécu dans ma vie, et dont j’ai pu vérifier après coup qu’il n’était pas ponctuel mais durable et sincère. J’ai découvert une culture de la relation communautaire qui se cultive à travers un vivre ensemble et l’accompagnement de chaque personne. Cela m’a ouvert les yeux sur ce volontariat permanent que, jusqu’alors, je ne connaissais pas.

J’ai également été très bien reçu  au Centre Joseph Wresinski. On m’a proposé de travailler sur des résumés de livres en espagnol et sur des archives. Cette mission m’a été donnée après que je me sois attelé à la lecture de l’ouvrage Aqui donde vivimos2 (Là où nous vivons).

Centre Joseph Wresinski © ATD Quart Monde

Recherche critique d’une symétrie dans les relations

Ce qui m’est apparu comme central, c’est la découverte d’un problème éthique majeur : le manque de symétrie dans les relations. ATD Quart Monde promeut une symétrie de relations entre les êtres humains. Cette recherche de symétrie signifie et explique la fonction de son Volontariat permanent comme acteur et comme agent de cette recherche de symétrie.

La lecture de ce livre et d’autres écrits me ramenait à des travaux menés au sein de mon groupe de recherche au Brésil mais me proposait de meilleures solutions […] par rapport à plusieurs crises : la crise de l’action politique, la crise de la science, la crise de la démocratie.

ATD Quart Monde me paraît très original et porteur de propositions, que je puis qualifier sans hésiter d’intelligentes. Je le perçois comme un mouvement qui fait partie de la grande tradition des mouvements de lutte pour l’émancipation. Il est bien sûr très marqué par une tradition française, par les combats des mouvements ouvriers et par l’univers des mouvements humanistes et universels. Mais il a néanmoins une composante originale qui lui est propre et dont je pense qu’elle est vraiment marquée par les attributs qui lui ont été donnés par la personnalité de son fondateur, Joseph Wresinski, et par ses années d’origine au Camp de Noisy-le-Grand.

Prendre les plus pauvres comme axe

Ces pratiques originales lui permettent d’échapper à certaines impasses dans lesquelles se sont trouvés les mouvements ouvriers, le socialisme et les systèmes de protection sociale institutionnels. Wresinski reconnaît lui aussi que le monde peut être transformé par les hommes, et que la transformation est en marche : c’est là un point commun avec cette tradition des mouvements des travailleurs. Mais prendre les plus pauvres comme axe, rechercher constamment les plus pauvres, se dire toujours : « derrière un pauvre il y a un plus pauvre encore », permet d’éviter le formalisme marxiste qui a conduit à ériger une sorte d’élite dans le mouvement des travailleurs. Et la constitution d’une telle élite a souvent conduit à l’abandon du reste de la population. Quand cette élite conquiert certains privilèges, ça amène à la rupture de l’unité. C’est ce qu’on a vu dans les mouvements des travailleurs du 19ème et d’une partie du 20ème siècle.

ATD Quart Monde n’est pas un mouvement qui cherche le pouvoir, ni l’action violente, bien au contraire ; c’est un mouvement qui promeut et cherche un changement culturel.

  • Dans ce mouvement, les militants ne sont pas les cadres : les militants sont les pauvres eux-mêmes, ceux qui font face quotidiennement à la misère. C’est très significatif.

Le Volontariat permanent sur lequel repose la fonction d’organisation, de recherche d’unité, a aussi mission d’expérimenter lui-même des relations communautaires. C’est un projet d’expérimentation sociale unique.

Une des conséquences les plus importantes de ces choix, selon moi, c’est qu’une telle manière d’être permet d’éviter des écueils, comme d’une part la bureaucratisation qui conduit à perdre de vue la cause pour laquelle on s’est mis en route, et d’autre part, “l’élitisation” qui fait que des militants dominent leur base.

  1. Les plus pauvres révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme, Contribution à la réflexion fondamentale de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (France) en 1989, Cahiers Wresinski n° 2, Éd. Quart Monde, 1998. Texte repris dans « Refuser la misère. Une pensée politique née de l’action », Éd. du Cerf, 2007
  2. Aqui donde vivimos, pobreza y derechos humanos en América Latina y el Caribe, Wresinski. Dossiers et documents de la Revue Quart Monde n° 26, Éd. Quart Monde, 2017. Disponible en espagnol et en français.

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