On se retrouvait sous le manguier

Dessin : Aquarelle, Centre ville, Bangui, Centrafrique, 2011 © Yvon Gandro / Collection Brand / Centre Joseph Wresinski – AR0207001003


« La radicalité est dans nos liens »

C’est ainsi que Simeon Brand, réalisateur et volontaire permanent d’ATD Quart Monde, introduisait la projection d’un de ses courts métrages, intitulé À nos enfants et jeunes, bâtisseurs de paix. On est en Centrafrique, on suit et on écoute les uns et les autres nous raconter comment ils ont fait mouvement ensemble.

Un jeune cultivateur explique qu’au moment de la guerre, il a pris son courage pour s’engager aux côtés des enfants les plus en difficultés : « Le Mouvement ATD Quart Monde c’est comme un jardin, il faut s’occuper de ces enfants pour qu’ils grandissent. C’est pour ça que je suis devenu animateur de la bibliothèque de rue. (…) Je ne voulais pas que ces enfants-là perdent leur vie, leur dignité, leur valeur. Ils ont leur place dans la communauté, ils ont leur intelligence, ils peuvent contribuer à notre pays. Les violences faites auprès de ces enfants, ça me touche beaucoup. »

Suit tout un échange entre Monsieur Parfait, militant Quart Monde, et Geoffroy, médiateur social et culturel. Monsieur Parfait explique ce qu’est la bibliothèque de rue :

  • « Cette natte qu’on a tissée ici continue à réunir des enfants. Nous y faisons du théâtre, du chant, de bonnes choses… Nous veillons à ce que tous les enfants aient leur place. Même celui qui est aveugle. Quand il est au milieu de nous, pour tous, c’est une bonne chose. Les bibliothèques de rue ne détruisent pas les choses. C’est pour ça que j’appelle cela le désarmement. »

Geoffroy veut en savoir davantage. Monsieur Parfait ajoute :

  • « Ce droit des enfants à être ensemble est très précieux. Les enfants se rassemblent sous les yeux de leur parents. Toi comme parent, tu vas laver ton âme en voyant la joie des enfants. Tu la laves de la colère et du combat et tu ne cherches plus à détruire la vie des autres. Ce mauvais esprit, avec la bibliothèque de rue, on le chasse ! Je vois mon enfant qui joue avec le sien, ensemble ils sont dans la joie. Alors, comment peut-on encore se battre ? (…) Tu peux enseigner des choses aux enfants, comme eux peuvent enseigner bien des choses aux aînés. (…) Les enfants peuvent trouver l’amitié sur la natte et dire : “la bibliothèque de rue m’a donné le monde, me fait exister devant le monde”. Les enfants qui errent dans les rues, quand ils jouent sur cette natte, eux et leurs jeux existent devant les gens, ce ne sont plus des enfants laissés au hasard. »

Plus loin, un homme raconte comment ATD Quart Monde a démarré en Centrafrique, dans les années 80 :

« Tout est parti d’ici, là, sous ce manguier. Denis Cretinon était tout jeune volontaire, (…) on venait ici avec Charles Ngafo1 et plein de jeunes. Quand tu vois ce manguier, considère que c’est une maison. Un endroit historique pour le Mouvement ATD Quart Monde, c’est là qu’on regroupait les jeunes. Ces jeunes qui allaient tous les soirs à l’aéroport décharger des bagages pour pouvoir vivre, qui ont découvert aussi auprès de nous leur expérience, ce qu’ils valent. C’est à cet endroit qu’on fabriquait des radios sur des planches. (…) On avait des schémas, on réalisait ces radios avec des pièces de récupération. On a même présenté les jeunes à la semaine scientifique à l’université de Bangui, pour pouvoir exposer ce qu’ils avaient fait et appris. (…) Sous ce manguier, on se partageait beaucoup de choses. C’est ici que les enfants nous livraient leurs impressions, qu’ils nous disaient ce qu’ils voulaient. Ce sont eux-mêmes qui ont demandé à avoir un lieu. Quand on a construit la Cour, ils ont dit  : “On a enfin un lieu où mettre la tête tranquille”. Ça veut dire qu’ils n’était plus pourchassés. Ils disaient : “Ici, on s’organise, personne n’agit avec une force sur l’autre”. Voilà, c’est à peu près comme ça qu’on a commencé, avec ces enfants et mes amis à qui je disais : “Apprenons nos métiers à ces jeunes !”. »

Cour aux 100 Métiers, Bangui, Centrafrique, 2010 © ATD Quart Monde

Un couple parle de la douleur de ne pas pouvoir élever ses enfants soi-même, douleur commune à tant de familles en situation de pauvreté partout dans le monde. L’homme conclut par ses paroles qu’ils chantent, comme le ferait un slameur ou un blues man, en s’accompagnant de son instrument :

  • « Un enfant est quelque chose de grand. Je ne sais pas ce qu’un jour Dieu fera pour que je revoie mon fils. Je joue ma musique pour m’aider, car quand je me rappelle tout ce qu’on faisait ensemble, ça ne me fait pas du bien. Je ne sais pas ce qui est arrivé à notre pays. Il est sous l’emprise de la guerre. La misère nous dépasse. »

Un homme rappelle le principe “Zo Kwe Zo” si cher au peuple centrafricain : « Cela veut dire que tout homme, toute femme est un être humain. (…) On est tous de la même essence, c’est cela que Boganda, père fondateur de la nation, voulait dire. (…) L’humanité est une au-delà des différences, des particularités, des frontières géographiques et linguistiques, des couleurs de peau… Nous sommes une même humanité. »

  • « La radicalité est dans nos liens. C’est vraiment ça qui est à la racine de mon engagement, explique Simeon Brand en présentant le documentaire. Combien d’expérience, de force et de courage a le peuple centrafricain pour créer du lien, prendre soins des liens dans un contexte aussi difficile.
  • Ce qui reste en moi comme des moments repères dans tous ces tournages2, ce sont les moments où tout à coup le lien semblait impossible. C’est une boussole pour moi, ces moments où il y a trop de choses qui séparent et qu’on a l’impression d’être dans une impasse. C’est à cet endroit-là que commence mon engagement de volontaire, dans le refus de cette impossibilité. »

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Sur le site d’ATD Quart Monde Suisse, sont présentés les 14 courts métrages réalisés par Simeon Brand. Avec le film Que sommes-nous devenus, l’ensemble forme un coffret vidéo d’une richesse peu commune.

  1. Charles est membre du Mouvement depuis les débuts. Il a participé à la construction de la Cour aux 100 métiers à Bangui
  2. Un long métrage et 14 courts métrages réalisés à travers le monde

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