Les dimensions cachées de la pauvreté présentées à l’OCDE

Le rapport de recherche participative internationale « Les dimensions cachées de la pauvreté », a été présenté à l’Organisation pour la Coopération Économique et le Développement (OCDE) à Paris le 10 mai 2019. Ce rapport remet en question la conception globale de la nature de la pauvreté. Angel Gurria, directeur général de l’OCDE, s’est réjoui durant l’évènement que les recherches tissent pour la première fois « un lien entre les méthodes de mesure de la pauvreté dans les pays riches et les pays pauvres, nous permettant ainsi de voir la pauvreté au travers d’un seul et même prisme. »

L’étude dans six pays démontre que neuf dimensions et non les trois habituelles relatives à la pauvreté (privation matérielle, accès difficile à la santé et à l’éducation), doivent être prises en considération pour que la pauvreté puisse être comprise plus profondément et que l’on mette en place des stratégies pour l’éradiquer.

Principaux aspects de la pauvreté

La recherche a été décrite comme « mettant les personnes et non leur dénuement » au cœur du débat sur la pauvreté.

Elle reconnait clairement que l’expérience de la pauvreté repose aussi sur les émotions et identifient trois aspects principaux : la souffrance physique, psychologique et émotionnelle; le combat et la résistance; et la dépossession du pouvoir d’agir. Ces aspects constituent l’expérience même de la pauvreté. Abdellah Bendjaballah fait partie du groupe de militants dans l’équipe de recherche française. Il a participé à la conférence à l’OCDE et a expliqué qu’être pauvre «signifie vivre dans la peur, la peur de ce qu’il va se passer demain, la peur de perdre ce que l’on possède; logement; travail; nourriture; papiers. Toutes ces choses peuvent rapidement faire de notre vie un enfer

Un professeur, cité par Saasita Munema Constantine, membre de l’équipe tanzanienne, a vu 6 ou 7 enfants épuisés par la faim durant un cours d’éducation physique : « Les enfants vont au lit sans manger et ne prennent pas de petit déjeuner avant d’aller à l’école ».

Tom Croft, qui a fait partie de l’équipe de recherche du Royaume-Uni, a parlé d’une mère qui expliquait que lorsque l’État retirait la garde d’un enfant pour cause de pauvreté, « l’action était reconnue mais ni la souffrance ni ce que les gens font pour la surmonter et pour travailler ensemble ne le sont ».

Les dimensions relationnelles de la pauvreté

La recherche met en exergue l’importance de prendre en compte les revenus insuffisants et instables, le manque de travail décent et les difficultés sociales et matérielles pour définir la pauvreté. Elle identifie aussi trois dimensions relationnelles qui ressortent, au Nord comme au Sud du monde, de l’expérience de la pauvreté :

  • La notion de maltraitance sociale qui fait référence à la façon dont les personnes en situation de pauvreté sont perçues et traitées par les autres. Elles sont généralement ignorées, négligées et maltraitées.

Ensuite, la maltraitance institutionnelle décrit l’échec des institutions politiques à travers leurs actions ou leur inaction pour répondre de manière appropriée et respectueuse aux besoins des personnes en situation de pauvreté. Enfin, les résultats de la recherche montre un échec permanent de la part des sociétés pour reconnaître l’intelligence, le savoir-faire et les contributions sociales dont font preuve les personnes en situation de pauvreté.

Durant la conférence, Maryann Broxton, citant un participant à la recherche aux États-Unis souligne : « qui vous êtes est défini par ce que vous possédez. Quand vous n’avez pas grand chose, on considère que vous n’avez pas votre place dans la société. »

Marjina Akter, membre de l’équipe de recherche du Bangladesh, expliquait que « si une femme en situation de pauvreté travaille et rentre tard le soir, elle est la cible de commentaires médisants, alors que si elle appartient à une famille riche, ses voisins ne parleraient pas mal d’elle. »

Diego Sanchez, rapporte les paroles d’une personne de Bolivie vivant en situation de pauvreté :

« Nous sommes très doués pour trouver des moyens de gagner de l’argent, personne ne valorise ces compétences. Personne ne dit réellement « Ils font un effort ». Cela passe inaperçu. »

Le directeur général de l’OCDE qui a illustré l’importance de l’interdépendance entre les neuf dimensions identifiées, conclut que « la recherche a mis en lumière les faces cachées de la pauvreté, ce que nous ne voyons pas, qui ne sont pas facilement identifiables : la stigmatisation, les préjugés, la discrimination dont sont victimes les personnes en situation de pauvreté; les problèmes et obstacles auxquels ils doivent régulièrement faire face; la façon dont les personnes en situation de pauvreté sont traitées, isolées, marginalisées… Et à quel point nous les faisons se sentir isolées. »

Méthodologie de la recherche participative

La recherche a été menée dans six pays différents (Bangladesh, Bolivie, France, Tanzanie, Royaume-Uni et États-Unis). Ces équipes étaient composées de personnes ayant une expérience directe de la pauvreté, des professionnels travaillant avec des personnes en situation de pauvreté ainsi que de chercheurs universitaires. Chaque équipe a suivi la méthodologie participative appelée le « Croisement des savoirs ». Il s’agissait d’abord d’inclure les personnes en situation de pauvreté et de travailler avec elles pour s’assurer qu’elles se sentaient assez en confiance pour pour partager leurs expériences de vie. Ensuite, des groupes de pairs séparés de personnes en situation de pauvreté, des universitaires et des praticiens ont travaillé intensément pour décrire les caractéristiques de la pauvreté avant de se réunir pour s’entendre sur les dimensions qui caractérisent la pauvreté dans chaque pays. Des représentants de toutes les équipes nationales de recherche ont ensuite été réunis pour identifier les dimensions communes à tous les pays.

La recherche était coordonnée par Xavier Godinot, Marianne de Laat et Alberto Ugarte, volontaires permanents d’ATD Quart Monde, par Rachel Bray, associée de recherche du Département de Politique Sociale et d’Intervention de l’Université d’Oxford, et Robert Walker, professeur émérite de l’Université d’Oxford actuellement professeur de Développement Social à l’Université Normale de Beijing.

Plus de 250 participants se sont rendus à la conférence, avec parmi eux des personnes en situation de pauvreté venus des six pays ayant pris part à la recherche. Le directeur général de l’OCDE a souligné que

  • Cette rencontre était « une opportunité unique de prendre connaissance des réelles expériences des personnes en situation de pauvreté qui… peuvent mettre en lumière les aspects de la pauvreté qui échappent souvent aux experts ».

La nécessité de mettre en place de meilleures mesures de lutte contre la pauvreté

Le directeur général de l’OCDE s’est engagé à faire en sorte que l’OCDE « s’efforce de saisir les dimensions intangibles et pernicieuses de la pauvreté telles que la dépossession du pouvoir d’agir et la stigmatisation. » Il a également manifesté sa volonté de faire en sorte que les enquêtes auprès de tous les ménages incluent systématiquement ces dimensions dont nous avons besoin afin d’élaborer des mesures globales de lutte contre la pauvreté.

Les représentants du Fonds Monétaire International, de la Banque Mondiale, et du Programme des Nations Unies pour le Développement ont aussi mis en exergue l’importance et le caractère novateur de cette recherche et sa pertinence pour l’accomplissement des missions de ces institutions.

Cet article rédigé par Robert Walker, professeur émérite à l’Université d’Oxford, a initialement été publié en anglais ici.

Sur le même sujet, lire l’article en anglais de Bruno Tardieu publié dans la revue Nature.

Pour plus d’informations et pour télécharger le rapport complet de la recherche cliquer ici.

Cette recherche sur les dimensions cachées de la pauvreté a été financée par l’Agence Française de Développement

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