Vivre, tenir et espérer : La résilience des femmes en situation de pauvreté face à une année de bouleversement en RDC

Les femmes prennent une pause lors d'une formation

Temps de lecture : 7 minutes

Une année qui a transformé le quotidien des familles

Depuis plusieurs mois, la population de l’Est de la RDC traverse une crise humanitaire qui bouleverse profondément le quotidien des familles. Pour mieux comprendre cette réalité sous différents regards, nous vous invitons également à découvrir les autres articles consacrés à cette situation sur le site d’ATD Quart Monde)

Depuis le 14 février 2025 et l’occupation d’une partie de la province du Sud-Kivu par les forces antigouvernementales du M23, les conditions de vie se sont fortement dégradées. Les difficultés d’accès aux champs et aux marchés, la hausse du coût des denrées alimentaires, les déplacements de population et la réduction de certains services essentiels fragilisent les familles les plus pauvres.

Pourtant, malgré ces épreuves, la vie continue. Chaque jour, des femmes se lèvent, organisent leur foyer, cherchent des solutions, improvisent et s’adaptent pour protéger leurs enfants et préserver l’essentiel. Leur engagement quotidien, souvent invisible, constitue l’une des principales forces de résilience des communautés.

Une résilience discrète mais déterminante

Ce qui se vit aujourd’hui au Sud-Kivu révèle une réalité profonde : la résilience ne se manifeste pas toujours de manière spectaculaire. Elle s’exprime dans les gestes du quotidien.

Elle est dans un repas partagé malgré le manque, une activité relancée malgré les pertes, une main tendue à une voisine, un enfant encouragé à ne pas abandonner.

Les femmes en situation de pauvreté ne se définissent pas uniquement par les difficultés qu’elles traversent. Elles sont aussi des actrices de changement, des piliers de leurs communautés. Leur capacité à s’adapter, à s’organiser et à continuer à avancer, même dans l’incertitude, contribue à maintenir le tissu social.

Et dans ces chemins, malgré les incertitudes, se dessine déjà l’avenir.

Les femmes : au cœur de la survie quotidienne

Dans ce contexte profondément fragilisé, les femmes apparaissent comme les principales actrices de la survie des familles et, au-delà, de la continuité de la vie communautaire.
Leur rôle ne se limite pas à soutenir : elles portent, organisent et maintiennent l’essentiel, souvent dans des conditions extrêmement contraintes.

A Bukavu et dans les zones environnantes, l’économie de survie repose en grande partie sur leurs activités. Avant même les bouleversements récents, beaucoup vivaient déjà de petits commerces, de cultures vivrières ou d’activités informelles.

Aujourd’hui, ces moyens d’existence sont fortement perturbés. L’accès aux champs, notamment dans les zones périphériques comme Kabare, Walungu ou Mudaka, est devenu difficile. Les routes sont moins accessibles, les déplacements plus incertains.
Pourtant, certaines femmes continuent de s’y rendre, parfois au prix de longs trajets et d’efforts considérables, pour cultiver ou ramener quelques produits indispensables à la survie de leurs familles. D’autres, qui vivaient du petit commerce, se retrouvent confrontées à la rareté des marchandises et à la hausse des prix. Les produits de base deviennent difficiles à obtenir, et les faibles revenus ne suffisent plus à couvrir les besoins du ménage. Malgré cela, elles continuent à vendre, échanger, adapter leurs activités, souvent en réduisant leurs propres besoins pour préserver ceux des enfants.

Une réalité revient fréquemment dans les témoignages :
« Nous faisons avec ce que nous trouvons. Même si c’est peu, il faut partager et tenir. »

Un engagement quotidien de femmes résilientes

Les femmes déplacées, venues notamment de zones comme Minova ou Kabare, arrivent à Bukavu après avoir quitté leurs villages dans des conditions difficiles. Beaucoup ont laissé derrière elles leurs champs, leurs biens, leurs repères. Elles doivent recommencer presque à zéro, tout en portant des traumatismes liés à ce qu’elles ont vécu.

Malgré cela, elles s’efforcent rapidement de recréer des moyens de subsistance : chercher de petits travaux, intégrer des groupes d’entraide, ou relancer des activités modestes. Leur priorité reste constante : nourrir les enfants et maintenir un minimum de stabilité familiale.

Dans les quartiers populaires de la commune de Kadutu, où se trouve l’un des principaux marchés de la ville, les perturbations ont été particulièrement marquantes. Les activités économiques y ont été fortement affectées, réduisant les opportunités de revenus pour de nombreuses femmes. Pourtant, progressivement, certaines tentent de reprendre leur place dans les circuits commerciaux, même à très petite échelle.

Dans ce contexte, la gestion du quotidien devient un exercice d’équilibre permanent. Les femmes doivent composer avec la rareté des ressources, l’augmentation du coût de la vie, l’insécurité des déplacements, la responsabilité de nourrir et protéger leurs familles.

Elles prennent des décisions difficiles, souvent dans l’urgence : vendre une partie des biens restants, réduire les repas, prioriser les enfants, différer leurs propres besoins.

Une autre dimension importante de leur rôle est liée à la santé. Avec des structures parfois débordées ou difficiles d’accès, les femmes enceintes rencontrent des obstacles majeurs pour accoucher dans des conditions sécurisées. D’autres doivent prendre en charge des enfants malades dans des environnements où les ressources sanitaires sont limitées. Malgré ces contraintes, elles continuent d’accompagner, de soigner, de veiller.

Les femmes suivent une formation de sensibilisation contre l'Ebola
Des femmes lors d’une formation de sensibilisation contre l’Ebola

S’organiser pour ne pas rester seules

Face aux difficultés, les femmes ne restent pas isolées. Elles s’organisent. Dans plusieurs communautés, des initiatives locales continuent d’exister et, parfois, se renforcent : les Associations Villageoises d’Épargne et de Crédit (AVEC), les groupes de solidarité pour faire face aux urgences, les systèmes d’entraide entre voisines, familles et amies.

Ces espaces permettent non seulement de mobiliser de petites ressources financières, mais aussi de partager les difficultés, de se soutenir moralement et de chercher ensemble des solutions.
Lorsqu’une femme tombe malade, lorsqu’un enfant a besoin de soins, lorsqu’un deuil survient, ces réseaux jouent un rôle essentiel. Ils deviennent des filets de sécurité dans un contexte où les protections formelles sont limitées.

Une participante à un groupe d’épargne explique :
« Seules, nous sommes faibles. Ensemble, nous trouvons des forces pour avancer. »

Dans un contexte où de nombreuses structures formelles sont affaiblies, ces initiatives portées par les femmes contribuent à maintenir un tissu social actif. Elles créent des mécanismes de protection là où il y en a peu.

Ainsi, malgré les contraintes, les femmes continuent de nourrir leurs familles, maintenir des activités économiques, même fragiles, soutenir les autres membres de la communauté, préserver des formes d’organisation collective.

Leur engagement quotidien est souvent discret, mais il est déterminant. Il permet non seulement de faire face aux urgences, mais aussi de maintenir une certaine continuité dans la vie des familles. Comme le souligne une participante à un groupe communautaire :
« Nous ne pouvons pas arrêter. Si nous nous arrêtons, tout s’arrête avec nous. »

Les familles se forment à l'épargne et au crédit.
Les membres des familles en réunion d’épargne et de crédit.

Préserver les enfants et protéger l’avenir

Malgré les incertitudes, les femmes gardent une préoccupation constante : l’avenir de leurs enfants. L’éducation, même perturbée, reste une priorité. Beaucoup de mères cherchent à maintenir un cadre, à transmettre des valeurs, à encourager leurs enfants à apprendre, malgré les interruptions ou les difficultés d’accès à l’école. Elles savent que l’éducation représente bien plus qu’un apprentissage : c’est une possibilité d’échapper au cycle de la pauvreté.

Au-delà de l’école, elles veillent à préserver l’équilibre émotionnel de leurs enfants. Dans des contextes marqués par le stress et l’instabilité, elles s’efforcent de maintenir des repères, de rassurer, de protéger. Une mère partage :
« Nous ne pouvons pas tout contrôler, mais nous pouvons leur donner la force de continuer. »

Ces efforts, souvent discrets, participent à construire une forme de continuité, malgré les ruptures.