La médiation littéraire comme outil de transformation sociale
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Voilà plus d’un an déjà que la bibliothèque communautaire d’ATD Quart Monde ouvre chaque semaine ses portes à Mesa de Los Hornos (localité au Sud de la ville de Mexico). Une bibliothèque dans laquelle il n’est pas nécessaire d’être un bon ou grand lecteur, d’avoir une carte d’abonnement ni de remplir certaines conditions. Il suffit d’en franchir le seuil et d’y passer un moment : pour lire en silence, ou bien pour discuter et partager une histoire à voix haute, ou encore pour se divertir avec un jeu de société. L’important, c’est qu’en franchissant la porte, quelque chose se passe : le temps s’écoule moins vite, personne n’est jugé et tout le monde est le bienvenu, peu importe ses capacités.
Dans un quartier où la vie quotidienne exige une vigilance de chaque instant, la bibliothèque est devenue un lieu paisible où il est possible de se concentrer, de s’aérer l’esprit, de laisser vaguer son imagination et de cultiver la vie communautaire. « Lire m’apaise », nous confie Paty, une lectrice de 11 ans. « Cette bibliothèque est un lieu de convivialité saine, un havre de paix et de tranquillité – poursuit-elle –. Les livres sont… comment dire ? Comme des jouets, mais sains. »
Pour beaucoup de personnes, lire – ou simplement s’entourer de livres – est un moyen d’échapper un instant au mode survie que la pauvreté leur impose. « Me plonger dans les livres est très agréable ; ça permet de ne pas penser constamment aux difficultés que nous traversons », nous raconte Ernestina, une habitante du quartier qui a eu accès à la lecture tardivement, mais intensément.
« J’ai commencé à lire en venant à la bibliothèque. J’ai terminé l’école primaire et le collège à 55 ans, aux côtés de ma mère, qui a terminé ses études à 80 ans. Les cahiers d’exercices qu’on nous donnait étaient les seuls qu’on avait vaguement feuilletés. Je n’avais jamais eu l’opportunité de lire un livre en entier ni de me rendre dans une bibliothèque. J’entendais dire que les enfants y allaient pour faire leurs devoirs et emprunter des livres, mais moi je n’y étais jamais entrée. » Ernestina, lectrice.
Des lecteurs toujours plus nombreux
Depuis son ouverture, Ernestina se rend à la bibliothèque chaque semaine avec ses petits-enfants âgés de 11 et 15 ans. À eux trois, ils ont déjà emprunté près de 80 livres et en ont lu bien d’autres au cours de longs après-midi passés à la bibliothèque. Comme eux, de nombreuses personnes découvrent le plaisir de la lecture librement, mais accompagnées.
Le bouche-à-oreille, la bibliothèque de rue bimensuelle qui continue d’être organisée dans le quartier, et le travail constant de médiation littéraire mené par l’équipe – qui consiste à aller à la rencontre de nouvelles personnes dans la rue, à parcourir le quartier, à faire du porte-à-porte et à participer à des évènements communautaires pour se faire connaître – ont permis, à ce jour, à quelques 300 personnes de tous âges de créer une fiche d’emprunt et d’emporter des livres chez elles. Chaque mercredi, la bibliothèque accueille entre 15 et 30 lectrices et lecteurs, auxquels s’ajoutent de nombreux autres visiteurs les samedis et dimanches, pendant lesquels sont organisés des activités spéciales.
Le lieu est étroit – une petite réserve réaménagée par un groupe d’adolescents du quartier, au sein d’un complexe sportif –, mais la bibliothèque rassemble des personnes de tous âges : enfants, adolescents, parents, grands-parents. Certains lisent, d’autres jouent. Sur une table est assemblé un puzzle ; sur une autre, un groupe de jeunes feuillette en silence ; plus loin, une mère lit à son bébé ses tout premiers livres.


Collection et médiation littéraire
« Bien que toutes portent leurs propres histoires, souvenirs et manières d’aborder les mots – explique Béatrice, l’une des responsables de la bibliothèque –, souvent les personnes qui viennent ici ne se considèrent pas comme des lectrices. Certaines n’ont jamais eu de livres chez elles ou voient la lecture comme une obligation scolaire, peu plaisante ; d’autres n’ont appris à lire qu’à l’âge adulte ; d’autres encore ont arrêté de lire il y a des années car le travail, les préoccupations ou le manque de temps les ont accaparées. À la bibliothèque, tout cela n’a aucune importance. Ici, on n’impose pas la lecture : on l’accompagne.
« Forger des lecteurs – continue-t-elle –, commence souvent par le fait de lire avec eux. Au début, pour un enfant, l’accès à l’histoire est tout aussi important que le lien qui se tisse autour d’elle, car grandir sereinement et en sécurité passe souvent par le sentiment d’être entouré. C’est ce que je constate chaque semaine à la bibliothèque, tout comme je l’ai constaté en tant que mère. Par exemple, je pense à Carlos, un adolescent de 14 ans, et à sa découverte du Magicien d’Oz. Durant des semaines, il a lu le livre chez lui et l’a apporté à la bibliothèque pour partager sa lecture avec moi : il me racontait ce qu’il s’était passé, on lisait quelques pages à voix haute, on partageait nos ressentis, puis il ramenait le livre chez lui jusqu’à notre prochaine rencontre. Un jour, il m’a écrit pour me dire qu’il viendrait à la bibliothèque pour qu’on lise ensemble. Je lui ai alors expliqué que je ne pourrais pas être présente cette semaine-là, mais qu’il pourrait continuer la lecture avec une autre personne de l’équipe. Sa réponse m’a beaucoup surprise : « Oui, d’accord… mais c’est avec toi que j’aimerais finir le livre. Il y a quelques mois, je lisais Le Fantôme de Canterville avec Jimena, mais un jour elle n’a pas pu venir et j’ai lu avec quelqu’un d’autre. Je l’ai terminé, mais ce n’était pas pareil. » Cette anecdote nous révèle qu’au-delà des méthodes – qui ont toute leur importance -, la clef se trouve ici : dans le fait de lire ensemble, de sélectionner avec attention les livres et de créer un espace où la lecture nous permet de partager des émotions, de ressentir du lien et le sentiment d’être écouté et valorisé.
La collection de la bibliothèque est pensée pour accompagner les nouveaux lecteurs de tous âges. On y trouve des livres illustrés pour petits et grands, des nouvelles qui permettent de terminer un livre pour la première fois, des romans courts et des bandes dessinées qui donnent goût à la fiction, de courts essais sur des thèmes d’intérêt pour la communauté et de quelques classiques qui continuent de parler aux lectrices et lecteurs d’aujourd’hui. La sélection répond au souhait que chacun puisse trouver un livre qui lui convienne, un livre qui n’intimide pas, qui éveille la curiosité et qui permet de s’initier à la lecture avec plaisir et confiance. Il ne s’agit pas de lire mieux ni davantage, mais de trouver des lectures qui font écho aux vécus, aux interrogations et aux langages de chaque personne et de la communauté.
Les livres sont au cœur de tout, mais c’est grâce à l’accompagnement qu’elle offre que la bibliothèque fonctionne : quelqu’un qui t’aide à choisir un livre, qui t’écrit ou t’aborde si tu n’es pas venu depuis longtemps, qui te demande ce que tu as aimé, qui se souvient de tes précédentes lectures et te propose une nouvelle histoire qui pourrait te plaire. Parfois ce quelqu’un lit pour toi ; d’autres fois, il lit avec toi. Les fois suivantes, il t’écoute simplement. Cette attention – simple et constante – sert de pont. La lecture cesse d’être une activité solitaire et intimidante pour devenir une expérience partagée. Cet accompagnement ne provient pas seulement de l’équipe, il est en effet prolongé par les mères, les pères, les enfants et les adolescents qui lisent, s’écoutent et s’épaulent mutuellement.
« Lorsqu’une mère vient lire avec ses enfants, elle joue un rôle central dans l’activité de lecture ; elle devient ce pont, détermine les questions à poser et les façons d’impliquer l’enfant dans la lecture. » Beatriz, médiatrice littéraire.
Tenir une bibliothèque communautaire, c’est aussi traverser des moments d’incertitude. Certaines semaines, sans que l’on ne sache pourquoi, personne ne vient, mais la bibliothèque reste ouverte : quelqu’un reste sur place, range les livres, envoie de petits messages à certains lecteurs, et attend. On retente alors la semaine suivante. Pour maintenir le lien, on a créé un groupe WhatsApp dans lequel on partage des recommandations, les nouvelles sorties et, de temps en temps, des livres audio. Notre travail est la persévérance : être présent, offrir l’opportunité sans émettre le moindre jugement et croire aux rencontres futures.

L’impact
« Bien sûr qu’un livre peut changer la vie d’une personne ! », répond Pascuala à la question d’Emilio et Natalia, deux jeunes alliés et animateurs de la bibliothèque de rue qui ont mené les entretiens pour cet article.
« Lorsqu’on est attentif, on se reconnaît parfois dans ce qu’on lit. Il y a des passages où l’on se dit : ça m’est arrivé, c’est ce que je vis en ce moment. » Pascuala, lectrice.
« Moi – poursuit-elle –, j’ai grandi dans la pauvreté et je ne suis pas allée à l’école. Le peu que j’ai appris, ce sont d’autres personnes qui me l’ont enseigné, pas un professeur, mais des gens qui m’ont appris à écrire mon prénom et quelques bases. J’ai commencé à travailler très jeune et je n’ai jamais eu de livres, pas même ceux de l’école primaire. J’ai 51 ans et j’ai appris à lire il y a peu de temps au centre de formation pour adultes. Maintenant j’emprunte des livres à la bibliothèque et, en lisant, j’apprends comment s’écrivent les mots, comment mettre les espaces. Je lis le soir, quand j’ai fini toutes mes tâches et que la maison est silencieuse. C’est à ce moment que je préfère lire, car je suis tranquille et je peux bien me concentrer sur ce que je lis. »
Pour de nombreux adultes, ce processus a de profondes répercussions. La lecture ne permet pas seulement d’enrichir son vocabulaire ou d’améliorer son écriture : elle redonne confiance en soi et élargit le champ des possibles. Pouvoir lire un document, signer d’une main sûre ou utiliser les transports en commun sans craindre de se perdre change la relation à soi-même. La bibliothèque devient alors un espace de dignité et d’autonomie. Ces changements personnels n’effacent en rien les obstacles structurels mais, assurément, ils renforcent la capacité des personnes à réclamer leurs droits, à s’approprier l’espace public et à participer à la vie sociale avec plus d’assurance.
Pour les enfants, l’impact se manifeste autrement, mais il n’en est pas moins important. Disposer d’un espace où les livres sont à portée de main, où lire n’est pas une obligation mais un plaisir, leur permet de grandir en se considérant comme des lecteurs dès le plus jeune âge. À la bibliothèque, ils apprennent à se concentrer, à écouter, à choisir, à terminer une histoire et à en commencer une autre. Ils gagnent en confiance, améliorent progressivement la lecture et, surtout, découvrent que les livres peuvent aussi être un refuge, un espace d’imagination et de rencontre. Vivre cette expérience dans l’enfance laisse une empreinte : la lecture ne leur est plus étrangère mais personnelle, une possibilité vers laquelle ils pourront toujours se tourner.
« J’aimerais qu’il y ait beaucoup plus de lieux gratuits qui transmettent l’habitude de la lecture, et que d’autres enfants s’amusent autant que moi en lisant. Les jeux sont souvent considérés comme une compétition, c’est à celui ou celle qui sera la meilleure. C’est différent avec les livres, on ne lit pas pour voir qui lit le plus, mais pour partager. » Paty, 11 ans, lectrice.
Il ne faut pas considérer l’impact de la bibliothèque comme une solution isolée face à la pauvreté mais comme le maillon d’une longue chaîne de processus éducatifs et communautaires indispensables. De plus, une bibliothèque est un projet à long terme dont l’impact ne sera perceptible qu’au fil des années. Malgré tout, nous sommes témoins de scènes qui nous permettent déjà de mesurer l’accueil du projet et d’entrevoir les changements engendrés : des enfants qui reviennent chaque semaine, des adolescents qui amènent leurs amis, des lectrices et des lecteurs qui nous appellent pour nous demander des livres en particulier ou qui laissent des recommandations pour les autres, des adultes qui se remettent à lire, des mères qui viennent avec leurs enfants (et même leurs bébés !) dans l’espoir qu’ils prennent goût à la lecture dès leur plus jeune âge.
« Je suis maman de deux enfants. Je suis ravie car j’ai toujours souhaité que mes enfants s’intéressent à la culture et, grâce à cette bibliothèque, ils ont beaucoup appris. La lecture commence à leur plaire ; ils ne regardent plus les livres avec indifférence mais avec joie, impatients de découvrir quelque chose de nouveau. Mon enfant de 4 ans choisit lui-même ses livres, ce qui me rend très heureuse. La bibliothèque se trouve dans une zone très marginalisée, alors il est si encourageant de voir autant d’enfants et d’adolescents s’intéresser à la lecture et cultiver le savoir ici, dans mon quartier. » Mayra, lectrice et maman de petits lecteurs.
Considérer la bibliothèque comme un espace communautaire implique également de s’interroger sur ceux qui n’y entrent pas, qui ne restent pas ou ne reviennent pas, ainsi que sur les obstacles – visibles ou invisibles – qui se dressent encore ici. En ce sens, nous devons tâcher de repenser nos pratiques et de continuer à trouver le moyen d’atteindre ceux qui ne nous ont pas encore rejoints.

Un avenir meilleur
La bibliothèque communautaire est le prolongement de plus de 13 ans de bibliothèque de rue à Mesa de los Hornos. De ce rendez-vous hebdomadaire autour des livres est né un lieu permanent, entretenu et ouvert, où se côtoient la lecture, le jeu, la réflexion et la sérénité. Dans un quartier marqué par la pauvreté, une bibliothèque portée par ses lectrices, ses lecteurs, ses médiateurs et les familles est bien plus qu’un lieu proposant des livres : c’est un espace où l’on se réapproprie ses droits, où se consolide la vie communautaire et où s’ouvrent de nouveaux horizons éducatifs. Livre après livre et rencontre après rencontre, la bibliothèque se meut en un outil concret – limité mais nécessaire – dans une lutte plus générale contre la pauvreté et l’exclusion, un outil permettant à chacun de se sentir légitime à exprimer sa parole et ses pensées, à participer activement à la société, en disposant du droit à donner, recevoir et construire un avenir meilleur pour soi, sa communauté, le monde entier.
