Accueil des réfugiés syriens au Liban

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Extrait du volume 2 d’Artisans de paix contre la pauvreté (publié en anglais)

  • Au Liban, l’instabilité politique, les incidents de sécurité et les répercussions de la crise dans la République Arabe Syrienne ont eu une incidence négative sur la croissance économique qui était précédemment vigoureuse. […Au Liban] en août 2013, le nombre de Syriens enregistrés ou en cours d’enregistrement auprès du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) s’élevait à plus de 700.000 personnes. En se basant sur la situation en Syrie et les tendances actuelles des arrivées, on peut s’attendre à la présence au Liban d’un million de réfugiés syriens en décembre 2013. (L’agence pour les réfugiés des Nations Unies)

Pour le Liban, un pays de moins de cinq millions d’habitants, l’afflux rapide d’un million de réfugiés venant de Syrie présente des défis colossaux. Ces défis sont fortement ressentis dans les quartiers populaires comme Naba’a Bourj Hamoud. Ce quartier à population très dense, à la périphérie de Beyrouth, est depuis longtemps particulièrement cosmopolite. Alors que la guerre civile au Liban aggravait le repli communautaire dans de nombreux endroits du pays, Naba’a est restée la résidence commune de musulmans et de chrétiens. Pendant les décades qui ont suivi la guerre, alors que les bâtiments restaient criblés d’impacts de balles, le quartier s’est agrandi avec l’arrivée d’ouvriers étrangers, de travailleurs migrants et de demandeurs d’asile venant de Syrie, d’Égypte, d’Irak, du Soudan, de Jordanie, d’Inde, du Sri Lanka, des Philippines, du Nigeria et d’ailleurs. Il y a aussi à Naba’a des personnes âgées qui n’ont pas de famille pour s’occuper d’elles. Certaines vivent sous les ponts ou mendient pour survivre.

De nombreux résidents de Naba’a n’ont pas de documents d’identité. Certains résidents ne peuvent les obtenir parce que le pays où ils sont nés ne reconnaît pas leur existence (par exemple, les enfants nés de parents de religions différentes dans un pays qui interdit les mariages mixtes). Certains parmi eux – beaucoup sont jeunes – dont le droit à une identité légale est bafoué, disent « personne ne veut que j’existe ». Selon leur pays d’origine, ils peuvent aussi ressentir qu’ils font partie d’un groupe que les autres considèrent dangereux. De nombreuses femmes sont arrivées au Liban comme domestiques. Elles contribuent à l’économie du pays, mais sont parfois maltraitées et exploitées par leurs employeurs. Quand ces femmes ont des enfants, si leurs pères ne les reconnaissent pas, les enfants n’auront pas de documents d’identité.

Alors que la guerre civile en Syrie s’aggravait en janvier 2013, un membre d’ATD Quart Monde à Naba’a a écrit :

  • « Naba’a devient plus syrienne. Les loyers ont tellement augmenté que petit à petit les gens ne peuvent plus les payer et doivent partir. Les Syriens qui arrivent s’entassent par familles entières dans des studios pour pouvoir payer le loyer. Parmi eux, beaucoup de familles kurdes qui sont nos voisins les plus proches. Ils s’encouragent les uns les autres à venir à Beitouna ».

Beitouna, « notre maison », est un petit centre social à but non lucratif où chacun est le bienvenu, et où la priorité de tous est de chercher comment atteindre et soutenir les gens dans les situations les plus difficiles. Depuis 2002 Beitouna est liée étroitement avec ATD Quart Monde par l’intermédiaire de notre Forum pour éradiquer l’extrême pauvreté. Des membres de Beitouna disent :

  • « On apprend à nos enfants à vivre ensemble. »
  • « Les gens se retrouvent ici pour être ensembles et se donner mutuellement courage. »
  • « Venant du Soudan, nous étions rejetés dans les autres quartiers juste parce que nous sommes noirs. Ici à Naba’a, je sens qu’on nous accepte et donc nous sommes en sécurité. »
  • « C’est s’engager que de venir à Beitouna. »
  • « Ici nous apprenons que chacun d’entre nous a de l’importance – non parce qu’on nous donne quelque chose de matériel, mais parce qu’il y a une présence, une proximité envers celui qui y vient. »

Pour la Journée Mondiale du Refus de la misère, le 17 octobre 2013, le message écrit par les membres de Beitouna aux autres dans le monde entier commençait par rappeler ce que représente pour les Libanais l’arrivée massive des Syriens.

  • « Ce n’est facile pour personne. Les deux pays ont eu des relations difficiles, surtout pendant la guerre civile au Liban qui a été dure. Beaucoup de Libanais ont de la rancœur et de la méfiance envers la Syrie. Ici à Beitouna, nous sentons que nous devons être proches des Syriens parce que le Liban a connu tout cela : l’angoisse, le deuil, être une personne déplacée, perdre sa maison. Mais c’est aussi un défi parce que tout nous pousse à penser : « Bien fait pour eux, c’est leur tour maintenant ». Certains d’entre nous ressentent de l’empathie pour les souffrances des réfugiés, alors que d’autres ne le peuvent simplement pas. Voici le contexte dans lequel nous cherchons ce que devraient être nos relations. »

Sayed Id, un père qui fait partie de la communauté de Beitouna, parle de son expérience de la méfiance qui existe au Liban, et comment il l’a surmontée : « Le mois dernier, j’ai entendu à la radio qu’un enfant hospitalisé avait besoin d’un don de sang. Alors je suis allé à l’hôpital pour donner mon sang. Mais on m’a dit : « Les étrangers ne peuvent pas donner leur sang ici ». J’ai demandé à rencontrer les parents de l’enfant. Le père m’a dit de rester, et finalement j’ai pu donner mon sang. Je suis plus fort parce que je participe à un groupe avec d’autres. Seul, je ne ferais rien. Ici j’écoute les autres, nous nous rencontrons pour vivre en accord avec ce que nous disons. Cela donne vraiment de la force que nous n’aurions pas toujours en restant seuls ».

La bibliothèque de rue : « un lieu de coexistence, de culture et de joie »

Tandis que de plus en plus de réfugiés syriens arrivaient dans le quartier, les participantes du groupe de mères de Beitouna ont fait tout leur possible pour accueillir les Syriens et leur montrer où trouver logement, nourriture, vêtements et écoles. Ceci a amené les nouveaux arrivants à laisser leurs enfants participer aux activités culturelles de Beitouna. Dans la bibliothèque de rue, la plus grande priorité de Beitouna est de créer les moyens pour que les enfants d’origine différente se fréquentent, apprennent à coopérer, deviennent amis. Les femmes et les jeunes qui animent cette activité pensent qu’il est particulièrement important pour eux de se démener pour atteindre et accueillir les nouveaux arrivants du quartier en allant les chercher et en les ramenant dans leur nouveaux logements. Alors que ces activités réunissaient auparavant une vingtaine d’enfants, ils sont maintenant une centaine.

Elie D, 15 ans, est l’un des jeunes qui aident parfois les mères à animer la bibliothèque de rue. Quand sa famille est arrivée de Syrie au Liban, il y a déjà quelques année, elle a du vivre les premiers temps dans une voiture. Jamil, libanais, a connu Elie dans le groupe de jeunes de Beitouna. Malgré leurs origines différentes, Jamil dit : « Elie est comme mon frère. Nous serons toujours là l’un pour l’autre, quoi qu’il arrive ». En 2010, alors que la famille d’Elie continuait à faire face à d’énormes défis dans sa vie quotidienne, Elie, qui avait alors 11 ans, fut si choqué par les nouvelles de la dévastation provoqué par le séisme à Haïti qu’il commença une campagne pour envoyer de l’aide aux Haïtiens. Dans un café internet, il téléchargea des photos des destructions pour les montrer à ses voisins. Parlant à un groupe d’une soixantaine de personnes, il leur demanda de s’imaginer dans la peau des enfants de Port-au-Prince qui jouaient quand la terre s’est mise à trembler sous eux. Cela inspira beaucoup de gens de Naba’a à écrire des messages de soutien et à faire des dons pour Haïti. Ces jours-ci, lui et d’autres jeunes de Beitouna se sentent une responsabilité envers les enfants plus petits. Pendant l’été de 2013, quand les adultes qui s’occupaient de la bibliothèque de rue observèrent que le nombre croissant d’enfants créaient des difficultés pour certains d’entre eux, Elie M et d’autres jeunes – Baker et Yvonne – divisèrent la bibliothèque de rue en plusieurs petits groupes d’âges différents pour s’assurer qu’aucun enfant ne serait laissé de coté, et que tous pourraient participer pleinement aux activités.

(…)

Beitouna est présent à Naba’a depuis 15 ans déjà. Alors que tous ses membres se remémorent le passé pour apprendre de leur histoire commune, Sr. Thérèse Ricard, qui a joué un rôle important à Beitouna pendant une bonne partie de ces quinze ans, se demande :

  • « Quel est le sens de l’histoire ? Souvent on pense qu’il s’agit de l’histoire de guerres, d’hommes politiques ou de personnalités publiques, mais pas de celle d’hommes ordinaires qui vivent l’histoire. Ces enfants et ces familles ordinaires nous ont donné la terre dans laquelle nos propres vies ont pris racine, même si nous ne connaissons pas leurs noms. C’est ça l’histoire : chacun compte pour celui qui vient ensuite. »