Créons un monde où chacun a sa place

Témoignage de Jeanne-Véronique Atsam lors de la journée des engagements

Jeanne-Véronique a témoigné de son engagement le 3 Octobre 2015, à Yaoundé : « Créons un monde où chacun a sa place, un monde où chacun a sa chance. Parce que pour moi c’est là un moyen efficace de lutte contre la pauvreté. »

Pour commencer, je dirai que je n’ai jamais choisi de m’engager activement dans la lutte contre la pauvreté et les exclusions. La vérité c’est que je suis née et j’ai grandi au cœur d’un engagement qui a simplement conditionné ce que je suis devenue par la suite : il s’agit de celui de mes parents. L’histoire de mon engagement est donc fortement liée à celle de ma famille.

L’engagement de mes parents

Ma mère avait 20 ans et mon père 25 quand ils ont décidé d’abandonner elle, une carrière qui s’ouvrait dans la police camerounaise. Et lui son travail de banquier, pour créer un Centre ouvert aux enfants orphelins et vulnérables qui n’avaient pas autrement la possibilité d’avoir un toit, une sécurité affective, alimentaire, et la possibilité d’aller à l’école ou de suivre une formation professionnelle. Mais plus qu’un centre d’actions éducatives et sociales, cette maison qu’on appelle la Fondation Petit Dan et Sarah, était, elle est une grande famille, d’abord parce que dans l’esprit de mes parents, il s’agissait d’offrir aux enfants accueillis une famille,
ensuite, conséquence de la première raison, parce que mes parents n’ont jamais dissocié leur vie de famille, de la vie de cette maison unique en son genre.

Nous sommes sept du sein de mes parents et chacun de nous vivait cette expérience à sa manière. En ce qui me concerne, plus je prenais âge et conscience, plus ce choix de vie de mes parents me semblait absurde et me vexait.

C’est surtout le fait de devoir partager mes parents avec tous ces enfants inconnus qui m’agaçait et me rendait difficile à vivre. Je trouvais que ces enfants étaient de trop. Je trouvais qu’ils me volaient l’affection, l’attention de mes parents. Je me disais sans arrêt que mes frères et sœurs et moi nous aurions sans doute eu une vie meilleure, plus d’espace à la maison, plus de cadeaux, plus de présence des parents, plus de vêtements, si ces enfants n’avaient pas été là.

Souvent même il m’arrivait de dire à certains : « je vais dire à mes parents de te chasser« . Je me souviens alors avec quelle rigueur ma mère me remettait à ma place. Je me souviens d’un jour où j’ai demandé à ma mère où se situait pour elle la différence, entre nous ses enfants et ces autres enfants. Il n’y en a pas m’avait-elle alors répondu. Pour moi vous êtes tous mes enfants ! C’est d’ailleurs de cette phrase de ma mère qui a inspiré la devise de la Fondation Petit Dan et Sarah qui est tout enfant est amour.

Ça avait été dur pour moi d’entendre ma mère dire cela.

Un jour, mon père qui avait compris que je souffrais beaucoup de cette situation me pris à part pour me parler. Je crois qu’en bon psychologue il s’était rendu compte que tout ceci était sur le point de faire de petits dégâts dans mon cœur d’enfant. Ce jour-là, il m’a raconté les vrais raisons de ce choix de vie : né d’une famille très très pauvre, il avait lui-même été recueilli, encadré et soutenu pour ses études par des personnes à qui il devait le fait d’avoir pu s’en sortir dans la vie. Ces personnes lui avaient fait une place dans leurs cœurs, elles lui avaient offert la chance d’aller à l’école. Devenu grand et ayant réussi, il n’avait plus qu’une idée en tête : rendre au travers de tous les enfants pauvres et nécessiteux qui croiseraient son chemin, le bien qu’on lui avait fait.

J’étais jeune mais assez grande pour comprendre. Et c’est ce que je fis. Mon père me dit ce jour-là qu’il ne pouvait être heureux ailleurs que dans ce service aux enfants en difficulté. Et moi qui aimais beaucoup mon père, je l’aime encore plus aujourd’hui, je lui promis de respecter son choix car je voulais qu’il soit heureux. Ce jour-là, j’acceptai de faire une place à ces enfants dans ma famille, dans mon cœur, dans ma vie.

Faire une place aux plus pauvres dans ma vie

C’est comme ça que tout a commencé. Et c’est simplement cet engagement que j’essaye de tenir chaque jour. Certains comprendront alors pourquoi j’ai intitulé mon propos créons un monde où chacun a sa place, un monde où chacun a sa chance. On comprendra aussi plus aisément pourquoi 11 ans plus tard, je pris à la suite de mon père la gestion de ce centre que ma mère et lui ont créée il y a aujourd’hui 32 ans.

Quand les gens s’étonnaient de me voir si jeune travailler 7/7 de 6h à 22h contre une très très faible indemnité dans ce centre, quand on me demandait ce qui me motive, pourquoi je restais là alors que de part ma formation je pouvais trouver un meilleur travail, ma réponse étonnait souvent encore plus que ma présence comme Directrice de ce centre. Pour moi, c’était une façon de faire une place dans ma vie, dans ma carrière professionnelle aux plus pauvres. J’ai pas d’argent à donner, alors je donne mon temps, la force de mes bras, ma tendresse aux enfants, mon savoir-faire pour trouver des parrains, des marraines qui puissent aider à payer leurs études, des bienfaiteurs pour leurs besoins en nutrition et en santé.

Chacun de nous peut faire quelque chose, même en restant là où il travaille, là où il vit. C’est à force de goutte d’eau que la mer est ce que nous voyons. Donc il ne faut jamais se dire, que représente ce tout petit acte que je pose ? Ce petit sourire que je donne à cette femme qui me semble écrasée par les difficultés de la vie ? Ce regard de tendresse que je pose sur cet enfant de la rue ? Ça compte et l’impact est bien plus grand que ce que nos yeux voient.

C’est cet engagement qui justice mon lien vieux de 20 ans avec ATD Quart monde, d’abord comme Tapori (…), puis comme amie, alliée.

Je crois fermement que c’est par la volonté et le travail des Hommes que ce monde où chacun a sa place, où chacun a sa chance est possible. Il n’y a aucune chance que nous nous réveillions un matin pour trouver que ce monde existe déjà. La question qui vient tout de suite est donc la suivante : Comment créer ce monde-là ? Quoi donner ? Que faire ? Je refuse d’entrer dans des considérations philosophiques, je veux simplement partager ma petite expérience vécue et dire ceci : puisque nous pouvons être sans avoir, pour moi ce qui est déterminant dans la lutte contre la pauvreté c’est plus le faire que le donner. Moi je n’avais rien à donner quand j’ai commencé à la Fondation Petit Dan et Sarah. Mais je pouvais faire quelque chose et j’ai fait un peu de place pour les autres dans ce que j’étais, je n’ai pas spécialement de donner quelque chose de matériel. Ce qu’il est aussi important de savoir c’est que la précipitation dans l’acte de donner peut causer plus de mal que de bien. Le père Joseph Wresinski n’avait rien à donner quand il a fait la rencontre des familles du camp des sans-logis de Noisy le Grand. Mais il a fait ce qu’il pouvait. Et nous continuons de voir le résultat de son action aujourd’hui. Ce préalable est d’autant plus important à mon humble avis dans la mesure où nous pourrons mieux donner ce que nous avons de matériel, si cela sera nécessaire dans la mesure où nous aurons été capables de faire une place aux autres dans ce que nous sommes. Apporter quelque chose de matériel viendra alors non pas créer et conditionner un lien mais le consolider.

Hommage à mon père

Je veux finir mon propos avec la lecture de ce poème qui a été rédigé par mon papa. Il s’intitule le chant de l’orphelin.

J’ai mangé. J’ai trop mangé.
J’ai mangé à mon goût. J’ai mangé à ma faim.
J’ai mangé pour fêter. J’ai mangé pour faire plaisir.
Aujourd’hui j’ai faim.
Depuis que ma mère est partie pour ce voyage sans retour,
Me laissant seul, frêle et sans abri
J’ai faim.
Je ne veux pas de soupe fumante. Mais l’espoir.
L’angoisse m’étreint
J’ai soif. Je ne veux ni eau ni jus.
Mais l’amour des autres. Des tortures m’accablent.
J’ai froid. Je ne veux pas de chauds tissus. Mais les bras d’une mère. Personne ne m’entour.
Perdu dans la foule. Je chante et je pleure. Dans le froid de mes solitudes. Je cherche une mère
J’ai besoin de ton cœur
J’ai besoin de tes bras
J’ai besoin de ton ombre
Viens à mon secours, HOMME!

Joseph Désiré ZINGUI. « Chants de l’Espérance ». Semences Africaines, Yaoundé, 1993.