Le croisement des savoirs et des pratiques
Approfondissement
Croisement des savoirs
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- Charte du croisement des savoir et des pratiques avec des personnes en situations de pauvreté et d’exclusion sociale
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- Le projet "Internet de rue"
La pensée des plus pauvres dans une connaissance qui conduise au combat.
| Un exemple, le mémoire "travail, activité humaine : talents cachés" - introduction. |
La démarche de croisement des savoirs et des pratiques repose sur un a priori à la fois éthique et épistémologique : toute personne, même la plus démunie, détient potentiellement les moyens de comprendre et d’interpréter sa propre situation. C’est l’analyse du vécu des personnes en situation de pauvreté et d’exclusion qui est le point de départ d’une construction de savoirs croisés.
Il s’agit en fait d’une fécondation réciproque. Chacun des partenaires de l’échange apporte à l’autre les éléments d’une production et d’une trans-formation de son propre savoir. Il ne s’agit pas de plaider pour un savoir unique et uniforme, sorte de synthèse des différents types de savoirs. Chacun existe comme acteur et auteur à part entière de sa propre pensée et de son action, comme détenteur d’un savoir reconnu par les autres acteurs.
Assurer les conditions d’un réel croisement des savoirs et des pratiques suppose de croiser aussi les pouvoirs.
D’un côté, gérer le pouvoir dont disposent à priori et inévitablement les acteurs politiques, institutionnels, professionnels et les scientifiques et de l’autre, construire et renforcer les parcelles de pouvoir dont disposent les personnes en difficulté associées à d’autres pour la défense des responsabilités et des droits fondamentaux de tous.
L’enjeu des deux programmes expérimentaux a été de créer les conditions de la rencontre et du dialogue entre trois sources de savoirs représentées par les acteurs.
Les savoirs académiques et théoriques ont un pouvoir reconnu socialement. Ils peuvent être libérateurs par leur pouvoir d’élucidation et d’explication. Ils permettent d’agir, de faire des choix, mais ils ont aussi un pouvoir d’oppression et d’exclusion. Lorsqu’ils ne reconnaissent pas les savoirs d’expérience et d’action, ils s’imposent alors comme la seule description du monde.
Dans une démarche de ’croisement’ des savoirs, les savoirs théoriques ne sont plus perçus comme des normes qui s’imposent. Ils peuvent être critiqués.
Les savoirs existentiels et d’expérience sont peu reconnus socialement, mais ils ont aussi un pouvoir libérateur : ils permettent de juger l’utilité des savoirs théoriques et la justesse des savoirs d’action. Ils sont libérateurs parce qu’ils donnent des valeurs, une orientation de vie. Ils posent des questions à résoudre avec l’aide des autres savoirs. Enfin ils nous motivent pour agir et nous engager ensemble.
Ils peuvent aussi être aliénants : s’ils ne sont pas reliés aux autres savoirs, ils produisent un enfermement dans le milieu de vie. Le rapport aux savoirs d’expérience est aussi transformé.
Les savoirs d’expérience demandent à être réfléchis, formalisés, analysés pour construire des projets de recherche, d’action et d’existence.
Les savoirs d’action et d’engagement sont des moyens de reconnaissance des autres, ils opèrent des liaisons entre les savoirs théoriques et les savoirs vécus, c’est leur pouvoir libérateur qui produit un changement social, socioculturel et politique.
Ils peuvent aussi avoir un pouvoir d’enfermement. S’ils ne sont pas reliés à la vie ils deviennent de l’activisme et peuvent devenir idéologiques.
Ils sont une mine à explorer, à confronter, à expliciter, pour interroger les deux autres types de savoirs.
Les rapports de dialogue sont inégaux.
Il s’agit de relations de pouvoirs car les savoirs sont reconnus du côté des décideurs et inconnus, voire niés, du côté des personnes en difficulté. Par ailleurs les moyens d’expression ne sont pas les mêmes, ni l’habileté dans leur usage. On considère habituellement le dialogue comme une suite de tours de parole alternés. On sous-estime les processus d’encodage et de décodage qui sont confrontés aux difficultés de la maîtrise des codes, à l’entraînement aux échanges verbaux, aux stratégies discursives. Ces opérations ne peuvent avoir la même durée selon les personnes et la question du temps est au cœur de l’échange.
La parole des plus pauvres se trouve souvent manipulée, sans même qu’ils s’en rendent compte. Cette manipulation ne profite à personne : la compréhension que les plus pauvres ont de leur vie n’est pas vraiment sollicitée. Ils se trouvent alors privés de la capacité de se donner à eux-mêmes les moyens de leur émancipation ; leurs forces de résistance à la misère ne sont pas valorisées.
Du côté des intervenants on ne reconnaît pas aux personnes les efforts qu’elles font pour lutter contre la misère, faute d’en favoriser la formulation.
Le rôle et la vigilance de l’équipe pédagogique a été de créer les conditions pour réduire les inégalités de savoirs et de pouvoirs par un véritable partenariat.
Par le croisement des savoirs et des pratiques, il s’agit d’associer l’effort de construction par chacun de son propre savoir et la co-construction d’un produit commun. Il s’agit de déconstruire pour reconstruire, de se laisser interpeller et d’accepter le déplacement de son point de vue.
Au niveau de la connaissance, c’est ce que Paolo Freire appelle le " savoir "émancipateur ". Il est le fruit de rapports interactif et prend appui sur les situations vécues. C’est donc un savoir critique et une dynamique de formation à la critique du savoir. Il est toujours à construire dans la dialectique des relations croisées entre les différents types de savoirs exprimés par les acteurs sociaux dans leurs interactions.
Au niveau social, la démarche de co-construction de savoirs est une démarche de création et de recréation continue de nouveaux liens sociaux. En valorisant des savoirs jusque là méconnus, ce sont les personnes chez qui on reconnaît ces savoirs que l’on valorise. Non seulement cette démarche crée la communication entre des milieux qui ne se connaissent pas, mais elle provoque chez chacun des participants des prises de conscience transformatrices qui amènent le sujet à reconstruire à la fois son propre savoir (de soi, des autres et des choses), son mode de relation aux autres, et plus particulièrement à ceux avec lesquels il a partagé son savoir et provoque un changement des pratiques.
Ainsi la démarche de croisement est-elle aussi importante que les nouveaux contenus de savoir qu’elle vise à produire. C’est une démarche de co-formation réciproque où chacun est co-chercheur, co-acteur et co-formateur.
Pour plus d’information écrire à Claude et Françoise Ferrand, ATD Quart Monde





