Placements et déshumanisation

Photo : Une mère refuse qu’on lui prenne ses enfants, gravure sur bois, 1991 – Suisse © François Jomini et Noldi Christen / Centre Joseph Wresinski / AR0201502008


Souffrance et déchirement familial

Si le placement extrafamilial est souvent présenté comme une mesure destinée à protéger l’enfance, une telle décision sépare en fait des millions de familles dans le monde. Pour décrire les souffrances et dégâts colossaux associés à ces expériences, rien ne remplace les mots de ceux qui vivent le placement. Pour une militante Quart Monde Suisse, elle-même placée et qui s’est ensuite battue contre le placement de ses propres enfants, c’est

« Un trou, une déchirure, pour les enfants comme pour les parents que rien jamais ne parviendra à réparer ».1

Depuis plusieurs siècles2, des enfants sont retirés de leurs familles à cause de leurs situations de grande pauvreté. Andréa, en Suisse, rappelle que ces pratiques peuvent se reproduire de génération en génération :

  • «Mon père a été placé, moi j’ai été placée, mes enfants aussi. J’ai peur pour mes enfants, que plus tard comme parents on leur retire leurs enfants aussi ! ».3

Une autre mère partage un vécu semblable:

  • « J’ai souffert quand j’ai été placée. Mais mes enfants aussi ont souffert quand ils ont été placés. La séparation, la cassure, c’est dur. Il faut tout faire pour l’éviter ».4

Ce père belge, séparé de son enfant, dans le film Familles pauvres : soutenir le lien présente un autre aspect de cette souffrance :

« Ces premiers mots, « Papa » « maman », je ne les ai jamais entendus, moi !  On est considéré comme rien du tout ! ».

Ces propos en disent long sur les manières dont les familles les plus pauvres vivent le placement, la plupart du temps, dans une relation d’assujettissement, comme le présente ce groupe de parents:

« Nous avons trop souvent l’impression que nos enfants sont placés pour nous punir. Rien ne nous est expliqué, même pas les raisons du placement ».5

Déplacer des personnes aux bords de l’humanité

Le placement est souvent une expérience de déshumanisation. Les familles qui vivent cette expérience sont niées au plus profond de leur être et transformées en choses.

Dans le court-métrage La pauvreté est savoir réalisé par Simeon Brand, Jean-Marc Schafer, militant Quart Monde Suisse résume la période pendant laquelle il a été placé dans une famille et forcé à travailler dans une ferme :

« Il m’était interdit d’être un être humain ».

En plus du placement, une fois adultes, beaucoup sont mis sous tutelle, ce qui aggrave le sentiment de déshumanisation. C’est ce que certaines personnes décrivent dans l’ouvrage Des Suisses sans nom d’Hélène Beyeler-Von Burg :

  • « Il faut dire que quand on est sous tutelle, on n’est déjà plus des hommes ! »
  • «  La tutelle nous touche au plus profond de notre vie et nous empêche d’exister ».6

Nelly Schenker est séparée de sa mère à sept ans : « Pour ma mère et moi, il n’y avait simplement jamais d’argent. C’était comme si nous n’existions pas, nous ne comptions pour personne ».7

Elle a été placée dans trois internats religieux et qualifiée « d’enfant du diable » dans l’un d’entre eux.  Adulte, elle sera internée dans un hôpital psychiatrique sans avoir aucune maladie mentale. Dans le documentaire de Raphaël Engel, Pauvre mais pas fou, le scandale des internés de force, diffusé sur RTS en 2019, elle résume cette longue période de sa vie : « On est des morts-vivants ».

Encore aujourd’hui, ce sentiment de déshumanisation est associé à une perte de pouvoir d’action sur sa propre vie et sur celle de ses propres enfants, comme le partage un parent de la région parisienne :

  • « Quand on nous retire des enfants, c’est comme si nous perdions la vie. Et puis nous nous battons constamment pour eux. Quand nous allons au tribunal, ce sont des crises d’angoisse : qu’est-ce que nous allons leur dire ? Qu’est-ce qu’ils vont penser de nous ? Nous mettons nos enfants au monde, mais c’est la Justice qui décide ».8

A l’origine de beaucoup de placements : les idées fausses contre la pauvreté

Moraene Roberts, militante Quart Monde au Royaume-Uni, insiste sur le rapport entre les idées reçues sur la pauvreté et les décisions de placements  :

  • « Je crois que l’aspect le plus tragique de la pauvreté dans ce pays n’est pas le fait d’être laissé de côté dans pratiquement tous les domaines, mais le fait d’être jugé parce que vous êtes pauvre, sans qu’on ait pris en compte vos possibilités. Parce que vous êtes pauvre, on vous nie le droit d’élever vos propres enfants… ».9

Moraene Roberts cite encore les propos d’une autre mère de Grande-Bretagne qui a été, elle aussi, placée :

  • « Vivre avec mes parents, même s’ils n’étaient pas parfaits, aurait été mieux que d’être trimballée à droite et à gauche pendant quelques années pour être finalement donnée comme un cadeau d’anniversaire à quelqu’un qui voulait un enfant simplement pour satisfaire ses propres besoins. Lorsque j’ai grandi et que je ne devenais pas l’enfant parfait de son rêve, j’ai été remise à l’Assistance. Personne ne me voulait. J’avais onze ans et j’étais blessée, pas seulement dans mon cœur mais dans toute ma personne ».10

Vivre après un vécu de placement : silence, reconnaissance et libération de la parole

L’histoire du placement ne peut se circonscrire à un pays ou à une période historique. C’est à peu près la même que l’on retrouve, hier et aujourd’hui, en Suisse, en Grande-Bretagne, en France, en Belgique, au Canada et dans tant d’autres pays. La principale différence entre ces pays est l’attention qui est portée sur les voix des personnes en situation de pauvreté.

En Suisse, des dizaines de milliers d’enfants ont été placés entre 1930 et 1981.  Ce pays a obtenu une grande visibilité dans le débat public international car la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a reconnu le 11 avril 2013 les interventions abusives du gouvernement et a demandé pardon aux victimes de mesures de coercition à des fins d’assistance :

« Vous n’êtes en rien coupables de ce que vous avez subi. (…) Au nom du Gouvernement suisse, sincèrement et du fond du cœur, je vous demande pardon pour les souffrances qui vous ont été infligées ».11

Puis, en 2014, s’est créée la Commission indépendante d’experts (CIE) Internements administratifs. Comme Anne-Claire Chatton-Brand12 le souligne, ce type d’initiative fait acte de reconnaissance de l’histoire et est un premier geste qui permet de rompre le silence. Si le placement est une pratique encore courante dans le monde, la demande de pardon envers ces familles est un premier pas vers la reconnaissance de ces enfances volées, pour reprendre le titre du film réalisé par Markus Imboden en 2011.

Dans le parcours de reconnaissance de ces expériences d’injustice, un grand pas est celui de la prise de parole de ceux qui les ont vécues. Comme le souligne Nelly Schenker, parler de ce que l’on n’a vécu n’est possible que dans un environnement de confiance :

  • « On ne peut rompre le silence seul. Il faut la confiance, donner de la confiance c’est dur. Cela demande d’avoir de la liberté. Jusqu’où peut-on avoir la confiance dans l’autre, alors que les autres croient mieux savoir ce qui est bon pour nous et qu’on n’a qu’à faire ce qu’ils nous disent ? Il faut bâtir cette confiance pour oser parler ».13

Faut-il encore pouvoir le faire :

  • « Pourquoi a-t-on gardé le silence ? Parce qu’on ne va pas nous croire. On ne peut rien dire de peur qu’on ne soit puni encore plus. On garde le silence pour se protéger ».14

En se souciant de l’environnement favorable à la prise de parole, comme les demandes d’excuses d’un gouvernement associées à d’autres formes de reconnaissance, se dessine l’horizon de la prise de parole :

  • « Depuis que je suis à ATD Quart Monde, on a toujours travaillé sur l’histoire (…) J’ai écrit sur ma vie parce que j’ai rencontré des gens qui m’ont donné du courage et qui m’ont convaincue de l’importance d’un tel livre pour notre société ». 15

Lors du colloque de Cerisy Ce que la misère nous donne à repenser avec Joseph Wresinski, Nelly Schenker a rappelé la priorité:

« On ne veut pas faire le procès du placement, on veut faire le procès de la misère ».16

  1. Extrait de : François Jomini,  Cette histoire, nous l’avons payée cher, Éditorial Information Quart Monde n°179, juin 2014. https://www.atd-quartmonde.ch/wp-content/uploads/2019/09/2013-03_IQM_174.pdf.
  2. Catherine Rollet remonte l’histoire du placement dans le cas de la France au XIIème siècle, lorsque le placement d’enfants « abandonnés » était attribué à des congrégations religieuses. Les hospices puis les services de l’Assistance jouent ce rôle les siècles suivants. Cf. Catherine Rollet. Les placements d’enfants : historique et enjeux. Revue Quart Monde, 178 | 2001/2
  3. Extrait de l’article Une voix à faire entendre, 27/09/2020. https://www.atd-quartmonde.ch/une-voix-a-faire-entendre/
  4. Extrait de l’article Placements extrafamiliaux : ATD Quart Monde prend position, 24/09/2019, https://www.atd-quartmonde.ch/placements-extrafamiliaux-atd-quart-monde-prend-position/
  5. Extrait de l’article rédigé par un groupe de parents, « Blessures et espoirs », Revue Quart Monde [En ligne], 178 | 2001/2, mis en ligne le 01 décembre 2001, consulté le 23 décembre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1703.
  6. Des Suisses sans nom  (p.235) par Hélène Beyeler-Von Burg, Éditions Sciences et Service, Pierrelaye, 1984.
  7. Extrait de l’article Découverte du livre « Une longue, longue attente » de Nelly Schenker à Rorschach, 5/11/2020, https://www.atd-quartmonde.ch/decouverte-du-livre-de-nelly-schenker-a-rorschach/
  8. Extrait de l’article rédigé par un groupe de parents, « Blessures et espoirs », Revue Quart Monde [En ligne], 178 | 2001/2, mis en ligne le 01 décembre 2001, consulté le 23 décembre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1703
  9. Moraene Roberts, « Il est temps qu’on commence à nous écouter », Revue Quart Monde [En ligne], 178 | 2001/2, mis en ligne le 05 novembre 2001, consulté le 28 décembre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1696
  10. Moraene Roberts, « Il est temps qu’on commence à nous écouter », Revue Quart Monde [En ligne], 178 | 2001/2, mis en ligne le 05 novembre 2001, consulté le 28 décembre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1696
  11. Cité par Anne-Claire Chatton-Brand, « Comment défaire ce qui a été fait ? », Revue Quart Monde [En ligne], 226 | 2013/2, mis en ligne le 21 octobre 2019, consulté le 28 décembre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5684
  12. Cité par Anne-Claire Chatton-Brand, « Comment défaire ce qui a été fait ? », Revue Quart Monde [En ligne], 226 | 2013/2, mis en ligne le 21 octobre 2019, consulté le 28 décembre 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5684
  13. Extrait de l’article de Nelly Schenker « Mille histoires qui deviennent une seule histoire » paru dans l’ouvrage collectif  Ce que la Misère donne à repenser avec Joseph Wresinski dirigé par Bruno Tardieu et Jean Tonglet, 2018, Hermann Éditeurs,  Paris, pp. 43-44.
  14. Extrait de l’article de Nelly Schenker « Mille histoires qui deviennent une seule histoire » paru dans l’ouvrage collectif  Ce que la Misère donne à repenser avec Joseph Wresinski dirigé par Bruno Tardieu et Jean Tonglet, 2018, Hermann Éditeurs,  Paris, p. 43.
  15. Extrait de l’article de Nelly Schenker « Mille histoires qui deviennent une seule histoire » paru dans l’ouvrage collectif  Ce que la Misère donne à repenser avec Joseph Wresinski dirigé par Bruno Tardieu et Jean Tonglet, 2018, Hermann Éditeurs,  Paris, pp. 44-45.
  16. Extrait de l’article Retour sur le colloque de Cerisy, 4/7/2017, https://www.joseph-wresinski.org/fr/etudes/colloque-de-cerisy-2017/

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