Un an sans retourner chiner

En 2017, ATD Quart Monde a invité à écrire des histoires vraies de changement contre une situation d’injustice et d’exclusion pour montrer que lorsqu’on s’unit pour un même combat la misère peut reculer.
Les articles sur notre site ne sont pas signés car il s´agit de favoriser une voix collective. Dans le cadre des 1001 histoires, l’auteur met en lumière une histoire vécue. L’histoire qui suit a été écrite par Brigitte Jaboureck (France).

Il avait une douzaine d’années, long et maigre, un vélo de femme trop grand sur lequel il ne pouvait pas s’asseoir. Il pédalait debout tout le long de la route qui menait de chez lui à chez nous. Il habitait la maison du garde barrière d’une voie ferrée désaffectée, à l’orée de la commune. Il frappait à notre porte et tendait à ma mère un petit papier, sans dire un mot, tête baissée. Ma mère allait chercher une enveloppe, son porte-monnaie, glissait quelques sous dans l’enveloppe et les donnait à l’enfant. La scène se renouvelait régulièrement. Ma mère me disait simplement : “ leur père est parti, il y a plus d’argent qui rentre ”.

L’attitude de cet enfant ne m’a jamais quittée. Dans les quartiers où j’ai habité, d’autres enfants sont venus frapper à ma porte avec des petits mots, comme Virginie qui s’annonçait toujours en disant “ c’est encore moi qui vous dérange ”.

  • Combien d’enfants portent ainsi très tôt le poids du manque ? Devant eux, on se sent mal à l’aise, envahi par l’impuissance. Nos réponses nous laissent un goût amer. Nous savons bien qu’elles ne changent en rien la situation.

J’ai eu la chance de partager et d’écrire avec une famille l’histoire de sa vie. Une histoire de combat pour arriver à nourrir leurs enfants, pour les envoyer à l’école correctement vêtus, pour payer loyer, eau et électricité… une vie où l’indispensable n’était jamais assuré.

L’aîné des garçons allait souvent aider son père à ramasser ferraille et cartons pour les revendre. L’aînée des filles frappait aux portes pour demander lait, pâtes ou huile… Monsieur ne trouvait que de temps en temps de petits emplois très précaires, saisonniers ou en intérim.

En 1984, cette famille a la chance de pouvoir participer à une expérimentation de revenu garanti. En effet, dans ces années-là, l’Europe prend conscience que, malgré sa prospérité, des milliers de familles vivent dans une grande précarité. Elle cherche comment y remédier. Elle oscille entre l’octroi d’aides ponctuelles bien ciblées et un soutien financier régulier versé sur une durée de quelques mois qui réponde plus largement aux besoins des familles. Derrière ces tergiversations, il y a la question de la confiance faite aux pauvres pour bien gérer leur argent.

Au Conseil Économique et Social, Joseph Wresinski travaille au rapport “ Grande pauvreté et précarité économique et sociale ”. Le Mouvement ATD Quart Monde met en œuvre diverses expérimentations afin d’élaborer une politique globale de lutte contre la pauvreté. En Ille-et-Vilaine, il initie un “ revenu familial minimum garanti ”avec des partenaires locaux et l’évalue avec les familles bénéficiaires.

Je découvre tout au long de l’expérimentation, le nombre impressionnant de projets que cette famille met en œuvre. Monsieur se met à son compte comme réparateur de vélos et mobylettes. Il répond à une commande de son tuteur de lui construire une remorque. Ils remboursent l’argent qu’ils doivent aux uns et aux autres. Les enfants vont à l’école avec les fournitures scolaires. Ils reçoivent de la part de leurs parents des jouets pour Noël. Ils peuvent louer une tente et partir camper en vacances, certes pas loin de chez eux parce qu’ils n’ont pas de voiture et transportent tout le matériel avec une mobylette.

  • À partir de ce moment, les enfants retrouvent un sourire, une joie d’enfant. On ne les voit plus demander de l’argent. La famille rompt avec la mendicité. Ils font l’expérience qu’autre chose est possible pour eux.

Madame me dira : “ le revenu garanti ça nous a permis d’acheter à manger davantage. Ça nous a permis un peu plus d’arriver au budget correctement. On arrive à joindre les deux bouts. Le tuteur nous a laissé gérer nous-mêmes. On a acheté lits, matelas, buffet… Mon mari a acheté des outils, le matériel qu’il lui fallait pour réparer les vélos, les mobylettes… J’ai payé les classeurs, les feuilles, les crayons tout ce qu’il faut aux enfants quand ils vont à l’école. Les gosses étaient contents. Avant quand ils demandaient quelque chose, je ne pouvais pas. On a acheté un vélo de cross à Noël. L’aîné a besoin de lunettes, les verres étaient remboursés mais pas la monture, j’ai pu lui payer ”. Ils ont participé très activement à l’évaluation de cette expérience, conscients de pouvoir ainsi améliorer la loi pour qu’elle serve les plus pauvres.

  • Monsieur dira : “ ça s’arrête pour nous, mais il faut que d’autres puissent avoir ce revenu. Il faut le dire au gouvernement. J’ai prouvé qu’on peut s’en sortir. J’ai été dans la misère, sûrement plus que certains, plus qu’on peut l’imaginer. Les pauvres resteront toujours pauvres, à moins d’un miracle. Les pauvres, c’est pas eux qui se plaignent le plus, ceux que tu entends le plus… Parce qu’on est pauvre, on nous met en-dessous. On a autant de mérite qu’un riche. On essaie de travailler pour que nos enfants réussissent dans la vie ”.

Leur histoire est racontée dans l’évaluation sous le titre “ Un an sans retourner chiner ”.
Dans les années qui ont suivi, le “revenu familial minimum garanti” inspirera le revenu minimum d’insertion (RMI). Celui-ci n’est pas attaché à une politique globale, la faiblesse de son montant et de l’insertion ne permet pas aux familles la réalisation d’autant de projets. Toutefois, il représente un filet de protection pour toute personne en situation de précarité.

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