Revue Quart Monde N°247 | Coupable, victime, résistant(e)…

Trimestriel – n° 247 – 8 € – 10 FS – 11 $CAN
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Introduction

Par Martine Hosselet-Herbignat

Certaines vies ont été brisées, piétinées, violentées depuis l’enfance.
Nelly Schenker, enfant illégitime née dans la pauvreté en Suisse, fut mise abusivement sous tutelle ; Jean-Maurice Prudent, adolescent réunionnais, dont la mère survivait en faisant des ménages, fut transplanté avec des centaines d’enfants de sa génération dans des zones françaises dépeuplées pour travailler dans des fermes ; Dominique Rankin issu d’une des premières nations vivant au Québec, fut retiré de sa famille et enfermé, comme plus de 150 000 enfants, dans ces terribles « pensionnats » pour autochtones où des religieux s’efforçaient de les « assimiler ».
Aujourd’hui, il se souvient : « On nous a appris à ne pas aimer nos parents, à ne pas s’aimer non plus, on ne savait plus qui on était. On m’a fait souffrir des violences physiques. Il y avait cinq cents enfants au début, ils ont eu tous les mêmes traitements, des viols sexuels. ». On n’ose se représenter quels furent le déracinement, la solitude, la honte de ces milliers d’enfants. Et la culpabilité qu’on a cultivée dans leur esprit.
Reconnaître une dette envers les personnes ou les peuples lésés et, quand c’est possible réparer les torts subis, inverse cette logique perverse et ouvre la porte à un processus de réhabilitation et de libération1. Bien que cela conduise parfois à abandonner toute responsabilité propre, la reconnaissance du statut de victime est une étape importante. Evelyne de Mévius2 ajoute :

  • « Mais il faut pouvoir réfléchir à un dépassement du statut de victime pour ne pas rester enfermé dans une histoire et une identité victimaires. »

Ce que constate aussi Dominique Rankin : « Si j’étais là encore comme une victime, je ne serais même pas ici aujourd’hui. Je suis sorti de cette histoire-là. »
E. de Mévius continue : « C’est le sens de l’action de Joseph Wresinski. [Sa] démarche […] a ceci de particulièrement stimulant qu’elle se centre précisément sur la réalisation des conditions requises pour la participation à la réciprocité sociale… ».
Les auteur(e)s de ce dossier se sont lancé(e)s dans un processus de libération, par les choix de leur vie et leur réflexion.
« Réparer, c’est avoir la conscience que quelque chose de précieux fut brisé, souvent de façon irrémédiable, mais c’est vouloir priver le malheur de son aura de destin irréfutable. » (Catherine Chalier)… Ce n’est pas un hasard si la plupart des victimes ont créé – ou participent à – des associations qui agissent au présent, invitent à se serrer les coudes, leur permettant tant bien que mal de « s’extirper de la catastrophe »3 et de la véritable sidération qu’elle engendre.
« Nous sommes le peuple qui est entré en lutte » dit Marie Jahrling.

Sommaire

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  1. Voir le Rapport final et les conclusions de la recherche-action, et du colloque international « La misère est violence – Rompre le silence – Chercher la paix », menés par ATD Quart Monde de 2009 à 2012.
  2. Evelyne de Mévius est assistante en éthique à l’Université de Genève (Suisse). Extrait de son intervention au colloque international organisé par ATD Quart Monde à Cerisy, en juin 2017.
  3. D’après le texte de Jean-Maurice Prudent