La misère est une violation des droits de l’homme

Par Isabelle Pypaert Perrin

Intervention à l’Organisation Internationale de la Francophonie – OIF – Paris, France , le 10 juin 2016, à l’occasion de la séance officielle de la 6e session du Comité international 17 octobre.

1957, un homme, Joseph Wresinski, rejoint les familles abandonnées dans la boue d’une ancienne décharge, à Noisy-le-Grand, à quelques kilomètres d’ici.
En elles, il reconnaît le courage des siens, le courage de sa mère, faisant face aux humiliations, se battant pour que ses enfants grandissent dans la liberté et la dignité.
Avec elles, il crée une action de promotion familiale, sociale, culturelle.
Ensemble, ils se mettent à la recherche de leur histoire, ils en retrouvent le sens, et la fierté d’être des femmes et des hommes debout, qui ont quelque chose d’unique à apporter au monde.
Rejoints par des citoyens de tous milieux, qui veulent tisser de nouvelles relations basées sur l’égale dignité et le refus de laisser quiconque de côté, ils créent le Mouvement ATD Quart Monde.

Se rassembler sur le parvis des droits de l’homme et du citoyen

1987, – le 17 octobre , c’est avec 100 000 défenseurs des droits de l’homme de tous les pays qu’ils se rassemblent sur le parvis des droits de l’homme et du citoyen, au Trocadéro, à Paris.
Avec Joseph Wresinski, ils affirment que la misère est une violation des droits de l’homme et gravent dans le marbre un engagement et un appel à s’unir pour y mettre fin.
Cinq ans plus tard, les Nations Unies font du 17 octobre la journée mondiale du refus de la misère.
D’année en année, cette voix qui s’est levée des lieux de misère s’amplifie, elle dit au monde la force d’un peuple qui résiste, qui rassemble, qui nous appelle tous à rejoindre ce courant portant l’espérance d’un monde libéré de la misère et à le faire grandir.
Il y a dix ans, le secrétaire général des Nations Unies publie un rapport dans lequel il écrit que cette journée et son esprit sont très précieux, et que ceux qui résistent à la misère jour après jour sont les premiers acteurs dans la construction d’une société plus juste et fraternelle.

Le sens de la paix

C’est vrai, ceux qui trop souvent vivent des violences dans tous les sens à cause de la misère nous disent le vrai sens de la paix.
Il en paient chaque jour le prix. Le plus souvent dans le silence.
Comme Yvanite, de Haïti, qui n’a pas mené devant le tribunal la voisine qui lui avait porté préjudice car elle la voyait, comme elle, obligée de se battre trop seule, manquant de tout, pour faire vivre ses enfants.
Chaque jour, ils posent des gestes de solidarité, des gestes pour vivre ensemble, des gestes qui passent la plupart du temps inaperçus ou alors qui sont incompris.
Ainsi, Michel de Belgique. Il passe ses jours et ses nuits à aller à la rencontre de ceux qui sont obligés de vivre dans la rue.
Lui qui a grandi dans les institutions, qui a connu la rue, il les accueille chez lui, s’attirant les reproches des voisins et des services de la mairie.
Que ne faut-il pas pourtant de courage et d’intelligence pour inventer ainsi chaque jour des chemins de paix au cœur des situations les plus difficiles ?
Ce sont ces jeunes dans un pays marqué par la guerre civile, qui, bravant les tirs, continuent à rejoindre les plus jeunes avec des livres pour que leur intelligence ne se perde pas. Et nous demandons : quand tous ces gestes de paix, qui naissent là où ne les attend pas, seront-ils reconnus par le prix Nobel de la paix ?

1957 – 1987 – 2017…

2017, c’est demain et c’est à nous tous qu’il appartient d’en faire une nouvelle étape sur ce chemin de libération et de paix.
L’actualité du monde est inquiétante, elle peut nous pousser à chercher plus de sécurités pour nous-mêmes – au prix d’une plus grande insécurité pour d’autres – ou nous entraîner à chercher de nouvelles ressources, de nouvelles forces, de nouvelles idées, de nouvelles façons de vivre et d’agir ensemble.
Où les trouver ? Peut-être, dans les environs de Bangui. Là, Monsieur Parfait travaille des heures durant sous le soleil, sans arriver à joindre les deux bouts. Et pourtant, il ne cesse de chercher avec d’autres comment ouvrir un avenir pour plus malheureux que lui encore.
Il nous disait récemment : « ce qui m’inquiète ? c’est la misère, et pour nous l’inquiétude ne manque pas, mais l’inquiétude ne fait pas avancer et nous qui cherchons la paix, nous ne pouvons pas nous arrêter là ». Monsieur Parfait et tous ceux qui luttent comme lui nous invitent à les rejoindre et à agir avec eux.

C’est pourquoi le Mouvement international ATD Quart Monde et le comité international 17 octobre s’apprêtent à lancer en 2017 une mobilisation citoyenne mondiale pour refuser la misère et fonder la paix.

Cette mobilisation citoyenne fait suite à notre plaidoyer politique qui a contribué à ce que la communauté internationale s’engage à ne laisser personne de côté et appelle à ce que nous nous mettions ensemble, d’ici 2030 pour mettre fin à la pauvreté partout et sous toutes ses formes.
Cela a beaucoup de sens pour nous de parler pour la première fois publiquement de cette mobilisation dans ce lieu de la Francophonie, lieu de rencontre des peuples autour de la paix et des droits de l’homme.
En 2017, nous inviterons donc chacun à vivre cette rencontre entre des résistants à la misère et tous ceux qui portent un idéal de justice et de fraternité, qui renouvelle les courages et les intelligences.

En 2017, à travers le recueil de milliers d’histoires de courage et de résistance, à travers des concerts, des chants, des créations artistiques, des films, à travers des colloques et des conférences, des manifestations, et des rencontres inédites entre des personnes qui ne se rencontrent jamais habituellement, nous chercherons à montrer comment quand nous nous unissons, la misère recule.
Nous sommes certains que la jeunesse du monde y trouvera une inspiration forte, des forces et de la confiance pour oser relever les défis qui se posent aujourd’hui et bâtir l’avenir.

Photo ATD Quart Monde : Isabelle PYPAERT PERRIN, siège de l’OIF, Paris, FRANCE