« Mais non, depuis longtemps vous êtes déjà en action… »

« Tous peuvent apprendre si… » : un séminaire international pour réfléchir sur les actions qui se déroulent dans des contextes d’extrême pauvreté, au Nord comme au Sud, où des familles et communautés en situation d´exclusion doivent faire face à de multiples obstacles pour que leurs enfants et jeunes accèdent à une éducation. Elles savent très bien que l’éducation est le passeport pour espérer un avenir meilleur. Mais, quelle éducation ?

L’accès à une éducation de qualité est un élément majeur dans le combat d’ATD Quart Monde contre la misère, et cela depuis les tout débuts du Mouvement voici 60 ans jusqu’à aujourd’hui. La première priorité des engagements communs que ses membres se sont donnés en 2012 a été formulée ainsi : « Accéder à l’éducation et construire les savoirs avec l’intelligence de tous ». Elle est mise en œuvre à travers une grande diversité de projets : bibliothèques de rue, du marché, sous les lampadaires, festivals des arts et des savoirs, pivot culturel, projets pour l’éveil des enfants en bas âge, espaces d’accueil parents-enfants, pré-écoles, obtention des actes de naissance, soutien à la scolarité, recherche participative avec des parents, enseignants et chercheurs, et plaidoyer et partenariat avec les institutions nationales et internationales œuvrant pour une « éducation de qualité pour tous ».

Apprendre des réussites et faire émerger les savoirs d’action

Depuis plus de deux ans, un dialogue international entre plusieurs équipes d’ATD Quart Monde est établi autour des réussites dans les actions du champ de l’éducation. Sans nier un contexte très difficile où toute sorte d’obstacles se dressent, il s’agissait de comprendre comment des actions ont permis des changements autour d’axes précis : inscription à l’école, participation des familles, apprentissage de la lecture, création de dialogue entre parents et professeurs, renouement de liens familiaux, dépassement de la honte, réveil du goût d’apprendre…

Pour mieux cerner les réussites, la méthode « Learning from Success » a permis de détailler le contexte de l’action, les situations avant et après les changements survenus, tout ce qui a été entrepris pour mener au succès, les personnes impliquées, les coûts matériels, les efforts humains et le temps consacré, sans omettre les questions non résolues sur lesquelles pointer l’attention à l’avenir. Il a été demandé aux participants de faire un pas de plus au-delà de cette méthode : passer de leur propre perception d’un succès au partage des points de vue de tous les acteurs, afin de comprendre ensemble ce qui a changé depuis les débuts.

Ainsi, certaines délégations ont reflété cette diversité de regards : elles étaient composées de parents luttant pour l’éducation de leurs enfants, d’enseignants de l’éducation non-formelle et de l’école, de volontaires permanents et alliés présents dans les communautés, menant des projets, et d’un petit nombre de spécialistes en pédagogie, psychologie et droits des enfants. Chaque personne a pu partager quelles ont été les clefs du bon déroulement de sa propre action, puis aider à mieux comprendre celles des autres. Une militante Quart Monde du Guatemala, membre de la commission Éducation dans le pays, très engagée comme facilitatrice dans son quartier a pris conscience de l’importance de ses savoirs et pratiques tacites :

  • « Ça fait des années que je suis membre d’ATD Quart Monde. […] Au début, j´ai dit que je ne faisais pas des actions, et quelqu´un m´a dit « Mais non, depuis longtemps vous êtes déjà en action, vous êtes proches des familles dans votre quartier, vous êtes à leur coté pour réussir à les inscrire à l´école ou à les inscrire à… » Pendant le séminaire, avec les histoires, j´ai appris qu’est-ce qu’étaient des actions. »

Le séminaire à été aussi un lieu de partage des différentes façons d’associer la communauté dans l’action ainsi que dans l´évaluation des résultats, y compris dans la définition même de ce qui constitue un succès, et qui parfois dépasse largement les objectifs initiaux comme l’a relevé une étudiante en sociologie impliquée dans l’organisation de la rencontre :

  • « Ce que j’ai appris cette semaine de beaucoup d’histoires, c’est la patience comme principe d’action, de ne pas avoir peur de ne pas savoir exactement quoi faire tout de suite mais de prendre le temps de comprendre, d’être connue et de bâtir la confiance ; puis, de commencer des relations humaines avec la force des gens et de parler du positif d’abord. »

Orna Shemer, experte dans l´approche « Learning from Success », rappelait au début du séminaire que c’est plus qu´une méthode, une manière d’être au quotidien pour centrer son regard sur ce que, ensemble, nous réussissons à faire avancer. Elle a invité les participants à être heureux et fiers de leurs succès, à partager généreusement ce que chacun sait, à être curieux. « Après, soyez créatifs avec ce que vous aurez appris cette semaine », a-t-elle souligné.

Transmettre de belles histoires

Tout au long de ce séminaire, les participants ont tiré fierté à partager, questionner et analyser vingt-deux histoires de succès des projets et initiatives en milieux de pauvreté. Fierté d’en tirer des principes d´action révélant quelles conditions sont nécessaires pour que tous puissent apprendre, pour que les parents soient respectés comme premiers partenaires de l’éducation, pour que les écoles prennent conscience de leur rôle à former les citoyens d’une société juste et fraternelle, pour que les communautés puissent remplir leur rôle dans l’éducation des enfants et pour que l’apprentissage se passe dans un esprit de coopération et de la paix. Un psychologue des États-Unis, spécialiste du développement de l’enfant, en retiendra que

  • « Chacun peut apprendre si nous investissons dans un engagement authentique, profond, inclusif, et un partenariat avec des familles en situation difficile. »

Les participants ont été curieux de découvrir les contextes différents entre les pays, les milieux urbains et ruraux, d’un petit village du Brésil ou un autre du Pérou, à une grande carrière à Dar es Salaam et un cimetière à Manille, des logements sociaux en région parisienne, à Bruxelles ou encore à Montréal. La richesse de ce dialogue entre acteurs de première ligne, professionnels et pédagogues, a suscité l’admiration, fait foisonner de nouvelles idées, et l’envie de s’inspirer les uns des autres comme en atteste les propos d’une enseignante belge présente :

« Il faut peut-être que les enseignants, les gens qui tournent autour de l’éducation, puissent simplement se laisser toucher par de belles histoires de réussite et voient en eux comment ça peut leur faire écho. »


La démarche de capitalisation des savoirs d’action dans le domaine de l’éducation ne s’arrête pas là : d’une part, il incombe aujourd’hui aux délégués la tâche d’être créatifs en partageant autour d’eux leurs découvertes de cette semaine d’échanges ; et d’autre part, un livre et une vidéo sont en préparation pour faire connaître plus largement les histoires de succès qui ont révélé des principes d´action permettant de mettre en valeur l’intelligence de chaque personne pour réussir son apprentissage. Enfin, ce trésor de connaissances partagé et accumulé lors de cette démarche va aussi servir à enrichir le plaidoyer du Mouvement ATD Quart Monde auprès d’institutions internationales et de poursuivre avec le monde de la recherche des réflexions sur les conditions d’une éducation réellement pour toutes et tous.