Partager nos engagements – une session à Ouagadougou

2016-02-06-PLAISIRjacqueline-BurkinaFaso

ATD Quart Monde considère que « la misère est l’œuvre des hommes, et seuls les hommes peuvent la détruire ». C’est pour cela que régulièrement les membres d’ATD Quart Monde se retrouvent pour réfléchir à leur engagement. Du 5 au 7 février 2016, une quarantaine des ces membres de Burkina Faso, de Côte d’Ivoire et de France se sont réunis à Ouagadougou pour mettre en commun leurs engagements, puiser du courage dans la résistance de l’autre, se parler « de cœur à cœur », bâtir la confiance et ainsi mieux avancer dans l’exercice d’une co-responsabilité au sein d’ATD Quart Monde.

« Ce qu’on a reçu ces trois jours, c’est largement suffisant pour un homme pour bâtir sa vie ».

Cette rencontre a permis aux différents membres de se reconnaître dans leurs engagement respectif, qu’ils aient une expérience personnelle de la misère ou qu’ils se soient engagés en solidarité avec ceux qui la vivent, qu’ils mènent une action de proximité avec des familles très pauvres ou soient engagés pour faire changer les regards, comportements et politiques de la société.

Se parler de son engagement, c’est se reconnaître d’un même refus que la misère prenne le pas sur la dignité et détruise l’humanité, quelles que soient nos réalités de vie, et que toutes nos actions en soient animées. C’est se parler du courage des personnes qui luttent au quotidien et que l’on rejoint, du courage qu’on a aussi de se mettre debout quand la vie est difficile, des situations d’injustice que l’on perçoit autour de nous et que l’on veut changer. Les témoignages ancrées dans des réalités de vie très différentes se faisaient ainsi écho :

« Quand tu es née et que tu trouves tes parents dans la misère et tu es témoin de leur résistance jour et nuit pour nourrir la famille, tu ne peux que prendre de la force. Tu vas imiter, tu es né dans la résistance. Je suis née en trouvant ma maman dans la résistance, je me suis forgée dans ça et je prends la relève. C’est de la force que je trouve en elle, pour le quotidien ».

« Ma vie est un combat, le fait de sortir tous les jours, c’est vraiment un risque que je prends, car je suis aveugle, je ne sais pas si à 2 mètres il y a un feu, un véhicule, je ne sais pas. Mais malgré tout, j’ai le courage de sortir tous les jours pour rejoindre les autres. Dans le quartier, il y a des gens nantis qui pourraient m’aider à subvenir à mes besoins et si je restais à la maison, des gens viendraient me donner quelque chose. Mais ce n’est pas ce que je veux. Je veux sortir, rencontrer d’autres personnes, découvrir, échanger pour avoir de l’espoir pour vivre. Les gens du quartier me connaissent et me parlent, ça prouve un intérêt envers moi, et ça, ça me donne de l’espoir, car je sens que je suis intégré. Si des gens me voient dans cette situation et que malgré tout je peux sortir faire autre chose, cela donne du courage à d’autres. Des gens qui vont se dire que si je peux le faire, ils peuvent le faire. C’est ma façon de témoigner aux autres que c’est possible. »

« La misère n’est pas le fait de ceux qui la vivent. Dans mon métier d’inspecteur de l’enseignement, si je constate des enfants qui ne peuvent pas aller à l’école faute d’acte de naissance, est-ce leur faute ? Des enfants qui ne peuvent pas aller à l’école parce qu’ils n’ont pas le minimum de survie, est-ce leur faute ? Non. Ça m’a révolté, et je m’engage pour que ces situations ne se reproduisent plus».

“Si on s’unit main dans la main pour se conseiller et lutter contre la misère, nous allons la chasser”

La rencontre entre des personnes de différentes générations a permis aux jeunes de découvrir que l’engagement se construit sur le long terme et de prendre conscience de leur possibilité et responsabilité d’agir avec d’autres. Un participant disait : « Tout d’un coup dans cette réunion, je vois plusieurs papas autour de moi. Je ne m’attendais pas à voir des vieux. J’ai dit ‘mais nous on s’amuse’ parce que si mes parents qui devraient être à la maison parce qu’ils ont vu assez de choses dans la vie sont là, si eux ils voient l’importance du mouvement, alors nous on s’amuse, il va falloir que je redouble d’efforts’. On doit relever le défi. Je dois beaucoup au Mouvement mais le peu que je donne, ça ne me suffit pas. Cette expérience, ça t’ouvre encore beaucoup d’idées et ensemble on peut avancer».

L’engagement que nous vivons nous transforme, en nous liant à ceux que nous rejoignons, en nous permettant de changer de regard, de découvrir le courage et la résistance cachée de ceux qui sont vus généralement comme n’étant capables de rien, de nous mettre à l’écoute de leurs idées et de leurs réflexions.

  • « J’ai été éduqué pour être sensible aux personnes qui ont des difficultés dans leur vie et partager ce que j’ai avec d’autres qui ont plus de besoins. Mais c’est plus en rencontrant le mouvement que j’ai découvert vraiment la misère que les gens vivent, que j’ai vu que l’exclusion détruit l’homme. C’est la résistance que ces personnes même vivent, qu’elles ont développée par rapport à leur misère pour survivre qui me donne la force. C’est l’envie aussi de M de pouvoir inscrire ses enfants à l’école, pour qu’ils aient une éducation comme les autres enfants, c’est ça qui nous pousse, nous, volontaires, qui nous donne de la force pour résister avec eux ».
  • « Dans une famille, pendant plus de 6 mois, on est allé frapper tous les jours à leur porte, la maman ne voulait pas nous ouvrir. Au bout de plusieurs mois, elle nous a ouvert la porte. Moi, j’avais en tête de leur offrir le mouvement et ce combat, mais avant de leur proposer quelque chose, je me disais que je devais écouter ce qu’ils avaient à me dire. Ils m’ont raconté leur histoire. Après, j’ai regardé la maman, et je lui ai demandé : « qu’est-ce qui serait le plus important pour vous de vivre aujourd’hui pour entrer avec nous dans un combat ? » Elle m’a dit « ici, tout le monde me déteste, je ne sors jamais, j’ai honte de ce que je suis alors ce que je voudrais, ce serait de pouvoir aller chez le coiffeur, et marcher dans le centre ville la tête haute. J’ai dit « on va y aller ». On y est allées ensemble, Et après, cette maman a fait des pas dans son quartier et nous a rejoints dans les universités populaires. Et elle ma renvoyée à ce que le père Joseph avait mis en place dans le camp de Noisy le Grand, quand il avait installé dans le bidonville un salon de coiffure, pour que les femmes se trouvent belles ».

Un Mouvement de libération

Oser la rencontre permet d’ouvrir la porte de la confiance et d’en finir avec l’exclusion qui enferme dans le silence et la honte. Moïse, a ainsi rappelé la rencontre avec Joseph Wresinski qui a changé la vie des prisonniers du camp pénal à Bouaké (Côte d’Ivoire) :

«Le père Joseph est venu. Il a demandé aux détenus, en les mettant autour de lui, de se donner les mains, de se soutenir les uns les autres, de s’unir pour lutter contre cette misère dans laquelle nous vivions.“On se demandait mais, qu’est-ce qu’on a à apprendre en prison ici ? On cherche à manger, à vivre. Car c’était le monde de la survie. On était surpris. Apprendre à lire et écrire à ceux qui ne savent pas ? Et puis on s’est dit « pourquoi pas, essayons ». Et petit à petit, les détenus ont commencé à se frotter les uns les autres, échanger, dans le sens de faire quelque chose ensemble ».

L’engagement avec les très pauvres est libérateur pour toute la société, comme l’a expérimenté une participante durant cette session à Ouagadougou: « Cette rencontre m’a fait voir que quand on a une parole sincère, ça ouvre la porte à quelqu’un d’autre parce qu’après le témoignage de certains d’entre nous, d’autres ont osé partagé leur expérience, des choses enfouies en eux ont pu être partagées. Quand on dit qu ‘ATD Quart Monde c’est un Mouvement de libération, j’ai vu ça à ce moment là. »