« La Dalle représente le rêve que mon père avait pour nous ! »

Photographie : Dalle en l’honneur des victimes de la misère, Dublin.

En 2017, ATD Quart Monde a invité à écrire des histoires vraies de changement contre une situation d’injustice et d’exclusion pour montrer que lorsqu’on s’unit pour un même combat la misère peut reculer.
Les articles sur notre site ne sont pas signés car il s´agit de favoriser une voix collective. Dans le cadre des 1001 histoires, l’auteur met en lumière une histoire vécue.
L’histoire qui suit a été écrite par Isabelle Williams (Irlande).

Christopher et Jacquie racontent ce que la Dalle en l’honneur des victimes de la misère représente pour eux et tous ceux qui ont une vie difficile.

Christopher et Jacquie étaient sans logis. Poussés d’un lieu d’accueil à l’autre, dormant à la rue parfois. Une vie éreintante, « bousculante », et pourtant à travers tout cela ils étaient restés ensemble dans les hauts et les bas, les moments de joie et de peine. Ils étaient si fiers d’être mariés.
C’est par le frère de Jacquie, lui aussi sans-abri, que nous les avions connus.
Ils ont commencé à venir aux rencontres que nous avions une fois par mois. Ils s’y sentaient chez eux au milieu d’autres qui, comme eux, connaissaient la galère. Ils y parlaient de ce que ça veut dire, d’être toujours bringuebalés d’un lieu à un autre, de ne jamais pouvoir garder ce qu’on a de plus précieux.
A une de leur visite au petit bureau d’ATD Quart Monde, ils se sont trouvés devant le texte de Joseph Wresinski celui de la Dalle du 17 Octobre, affiché au mûr. Ils l’ont lu lentement, à haute voix, les mots semblaient entrer en eux, et y résonner. A cette époque-là, à Dublin, nous préparions l’inauguration d’une réplique de la Dalle, à quelques pas des statues de la Grande Famine là où, depuis quelques années, nous avions marqué la journée du 17 Octobre. Quand nous leur en avons parlé, Christopher s’est pris à évoquer son père qui partait chaque matin à la recherche d’une journée de travail dans les docks, passant là où la Dalle allait être gravée. Enfant, il allait à la rencontre de son papa. Il le voyait revenir, épuisé.

Christopher était habité par les efforts de son père pour sortir ses enfants de la misère. Jacquie, elle, disait très haut son indignation que des enfants vivent dans la pauvreté, en Irlande, n’importe où dans le monde. Nous leur avons proposé qu’ils parlent le 17 octobre, jour de l’inauguration de la Dalle, du sens que le message sur la Dalle avaient pour eux.
Ils n’ont pas hésité : « On va s’y mettre! » C’était un défi pourtant : comment et où préparer ? Comment les retrouver ? Le jour même seraient-ils là ? Leur vie était faite de tant d’incertitude, et de tant d’obstacles… Nous nous retrouvions pour préparer, un jour dans un square, rendez-vous des sans logis, un soir dans un abri, une autre fois au local d’ATD Quart Monde. Parfois, après une nuit sans sommeil, ils arrivaient un peu en retard mais ils étaient toujours au rendez-vous… Nous avons été témoins jour après jour de leurs efforts pour être à la hauteur de la journée.
Ensemble nous avons écrit, réécrit ce qu’ils voulaient dire, nous l’avons lu, relu. Ils s’exerçaient tous les jours à dire leur texte. La voix de Jacquie portait mais c’était difficile d’entendre Christopher, c’était comme s’il chuchotait. Un jour il est arrivé transformé. Il avait un dentier « pour mieux m’exprimer et être plus digne ». Ce jour-là il était un autre homme. Ils se soutenaient très fort tous les deux. D’autres venaient les écouter, les encourager.

  • Le jour même, le 17 octobre 2008, Jacquie et Christopher étaient là. Que c’était beau qu’ils soient là. Il avait fallu croire qu’ils y arriveraient. Eux surtout avaient dû y croire. On a entendu la voix de Jacquie, claire : « Cette Dalle a beaucoup de sens pour nous, elle parle de la pauvreté. On a grandi dans la pauvreté toute notre vie. On s’est mariés sans logis et on est encore sans logis. Cette Dalle est là pour tous ceux qui se battent contre la pauvreté depuis qu’ils sont enfants et continuent à se battre.

Ça nous fait du bien de la voir là, cette Dalle-là. Nous on est heureux de ce qu’on a. Il y a en a qui ont la vie bien plus dure que nous. A cause d’eux et surtout à cause des enfants, nous voulons faire partie de cette Dalle. » Et celle de Christopher tout aussi forte, posée : « Cette Dalle se trouve dans les docks. Elle me fait penser à mon père, à mon frère et à tous les hommes qui travaillaient dans les docks. Mon père travaillait très dur. Son rêve le plus cher était de nous sortir de la drogue. Il voulait une autre vie pour nous, une bonne éducation, un vrai travail. Ça ne s’est pas passé comme il l’espérait. Cette Dalle représente pour moi le rêve que mon père avait pour nous ».
C’était poignant de les voir parler, côte à côte, très dignes, sachant que leur combat pour un toit, contre la drogue, pour un avenir, restait devant eux.

Par la suite, ils se sont retrouvés pendant un temps dans un centre d’hébergement où ils avaient plus de sécurité, plus d’intimité, leur vie malgré tout restait très fragile. Pourtant quelque chose avait changé dans la vie de Christopher et Jacquie. Ils avaient eu ce jour-là, un sentiment très fort d’être écoutés, reconnus, et d’avoir donné de l’espoir à d’autres. Toute leur vie, même aux plus durs moments, ils étaient là pour d’autres plus malheureux encore. Cette journée avait donné beaucoup de sens à leur combat et un grand espoir que, oui, les choses pourraient changer, si on se mettait ensemble, si d’autres, comme eux pourraient parler et être entendus.
Ce jour-là Jacquie avait exprimé :

  • « Quand on se met ensemble autour de cette Dalle, ça nous donne de l’espoir. L’espoir que ça peut changer. »

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