TAE : Travailler et Apprendre Ensemble au Guatemala

Interview de Álvaro Iniesta : « On est important les uns pour les autres »
« C’est un Atelier de création artisanale à partir de matériaux recyclés », répond Álvaro Iniesta, délégué national d’ATD Quart Monde et responsable d’un Projet qu’il a découvert en arrivant au Guatemala en 2008. « Les volontaires qui étaient là avant moi avaient le souci que les familles qui habitent à côté de la décharge aient la possibilité de trouver un autre travail comme alternative à la décharge. En 2008, Mme Rama Yade est venue et l’ambassade de France a demandé à l’équipe d’organiser une visite chez des familles. L’idée du projet s’est développée, Paul Maréchal a présenté un budget et l’ambassade de France a programmé une subvention pour le lancement de cette Atelier. »
Vous héritez de l’argent, mais vous n’avez pas la structure du projet.
« Quand je suis arrivé, on a accepté car les familles nous partageaient leur souci et leurs problèmes : manque d’argent, manque de travail décent… La crise a frappé fort ici. Même ceux qui travaillent à temps plein gagnent très peu. Souvent moins que le SMIG, qui est à 1500 quetzals (environ 150 euros) par mois. Quand j’étais en France, comme volontaire en présence, j’avais travaillé et cela m’a appris des choses sur le monde du travail précaire. Et puis je connaissais l’expérience de TAE Noisy et l’envie du Mouvement d’apprendre davantage sur des projets économiques au service des hommes et réussis avec les plus pauvres ; alors j’ai poussé un peu l’équipe pour se lancer dans ce projet. »
Toujours avec les gens de la décharge ?
« Très vite on a senti que l’on ne pouvait pas se réduire à la zone de la décharge, alors que tant de familles d’autres zones avaient besoin de travailler. On a proposé aux plus démunis d’adhérer au projet. Je souhaitais aussi qu’il y ait des compagnons avec ces travailleurs (comme à Noisy). Finalement, c’est Linda, volontaire de l’équipe, qui a ce rôle, une de plus parmi d’autres. Il y a aussi dans le groupe des personnes qui donnent des sécurités, qui ont une vie difficile, mais des capacités particulières et une grande sensibilité envers les autres. »
Combien de personnes et à quel rythme ?
« On a décidé un groupe d’une douzaine de personnes, et ça a démarré en janvier 2009, par des réunions pour que les participants définissent plus précisément le projet. On avait des idées, des impératifs (notamment que les plus pauvres aient leur place), mais on voulait trouver les contours avec eux : le rythme, les indemnités.
Nous n’avions que 2500 euros pour commencer. Comment payer les participants dès la formation (parce qu’il fallait qu’ils aient de l’argent chaque jour pour manger), mais aussi acheter le matériel ? Donc, on ne pouvait pas prendre plus d’une douzaine de personnes, deux après-midi par semaine.
60 quetzals par semaine (=6 euros), ce ne peut être la seule ressource pour une famille !
« On ne peut pas dire que les gens gagnent suffisamment avec ce travail, parce que c’est à temps partiel. Dès le début, ça a été jugé comme un complément. S’il y a plus de commandes, on pourra faire le pari d’engagements dans le long terme, en commençant par un troisième après-midi.
Dans l’atelier, l’ambiance est excellente. Le travail sérieux n’empêche pas l’humour. Et on sent que vous les connaissez bien, personnellement.
« C’est sûr qu’il y a une proximité avec les travailleurs qui dépasse le cadre du travail. Le projet ne tiendrait pas pour les plus pauvres s’il n’y avait pas les visites hebdomadaires, les rencontres en famille (une sorte d’Université populaire), les sorties, le 17 octobre, tout ce qui fait lien entre nous et tous les membres du Mouvement. Un projet d’artisanat comme ça ne réussit pas tout de suite et c’est important que les gens sachent qu’on ne va pas les tromper ou gagner de l’argent sur leur dos. La confiance ne se décrète pas. Elle se vit au quotidien.
Le travail, mais pas seulement.
« Oui c’est ça. Les travailleurs s’investissent dans tout ce qui va favoriser la relation. Très vite, les gens ont proposé de nettoyer ensemble à la fin de l’atelier. Ils ont compris que ce n’est pas nous qui devions tout faire. Ils se sont organisés pour bien nettoyer. Deux militantes du groupe ont ramassé de l’argent pour faire un barbecue à la fin de la formation. On pense à célébrer les anniversaires… On est important les uns pour les autres. La fête est toujours pour tous, même ceux qui n’ont pas participé financièrement.
C’est bien sympa tout ça. Mais est-ce efficace ? _« Cette question est importante, même s’il ne faut pas réduire le projet à la production. Les travailleurs ont fait de gros progrès. On voit la différence avec les premières réalisations. On est exigeants, tout en respectant le rythme de chacun. Ce n’est pas évident car, contrairement à Noisy et Tana, il n’y a personne de l’équipe à temps plein, ce qui nuit à l’efficacité. Mais je crois que ça va marcher. On n’a pas encore la capacité de faire une grosse production. S’il y avait une forte demande, on ne pourrait pas répondre. Mais on avance bien.
C’est quoi votre prochaine étape ?
« On a besoin de partenaires qui apportent une différence avec nous, qui sont complémentaires d’ATD Quart Monde. Il y a un magasin de Paris qui vend nos produits, mais on cherche d’autres points de vente, des réseaux de solidarité. On s’interroge aussi sur la mise en place d’un système de prêt. Beaucoup nous demandent des avances, de l’argent en prêt et on leur retient une partie des 30 quetzals des après-midi de travail. Faut-il aller jusqu’à l’organisation d’un vrai micro-crédit ?
Je compte beaucoup sur le séminaire de Noisy au mois de juin pour trouver des pistes.
Vous avez besoin des autres, mais d’autres pourraient prendre exemple sur vous.
« Pourquoi pas ? Malgré nos fragilités, je pense que notre projet peut servir à d’autres équipes d’ATD Quart Monde. On n’a pas de leçons à donner, mais c’est sûr que d’autres équipes pourraient s’inspirer de notre expérience. Ce n’est pas du même niveau que TAE à Noisy et Tana, mais justement, c’est plus près de ce que pourraient faire d’autres… »
Propos recueillis par François Phliponeau





