Sous le pont, des livres

Apporter les livres à des familles qui survivent sous un pont d’autoroute ?
Tu avais 10 ans quand je t’ai connue. Tu vivais sous un pont avec ta famille. Sous un pont, un endroit que tu appelais “chez moi”.
J’entends encore l’écho de ta voix quand tu disais “Vos trucs avec des livres, c’est nul !” Tu es restée à distance de nous, à distance des autres enfants. Mais tous les samedis tu étais là quand même, m’observant comme une sentinelle, le regard acéré, plein de reproches.
Tu étais fière quand tu étais enfant, fière comme tes parents. Tu disais souvent : « Mes parents ne me laisseront jamais mendier dans la rue. »

Il m’a fallu du temps pour te connaître, loin des autres, loin des autres enfants, jusqu’à ce qu’on devienne des amies. Nous en avons lu, des livres, tu en connaissais presque par cœur toutes les histoires. Nous avons fait beaucoup de choses ensemble avec tes amis. On s’amusait bien. Tu partageais tes pensées comme tous les autres enfants qui étaient avec nous.
Parfois nous parlions des rêves. Tu rêvais de devenir professeur, d’avoir une maison pour ta famille. Tu voulais être quelqu’un, tu rêvais d’être comme ces gens que tu appelais « les gens avec les livres ».
Tu étais avec nous à chaque fois qu’il y avait des occasions ou des rassemblements. J’ai encore ton image dans la tête, il y a 14 ans de cela. Dans un grand rassemblement pour l’inauguration d’une dalle à l’honneur des gens très pauvres. Nous étions là aussi dans la foule, toi et tes amies se tenant là face à plein de gens, même le Président du pays était là. Tu étais bien habillée comme tout le monde, tenant une bannière avec des noms d’enfants du monde entier. Sur les bannières étaient écrites : Nous voulons que tous les enfants aient les mêmes chances.
Nous voulions dire à tout le monde que tous les enfants devraient avoir les mêmes chances. Une chance comme ces enfants qui ont une bonne éducation et pour toi une chance d’aller à l’école. Les mêmes chances que ces enfants qui ont des belles maisons et pour toi une chance de vivre dans une vraie maison et pas sous un pont.

Puis un jour, j’ai dû te dire au revoir, je suis partie dans un lointain pays pour rencontrer d’autres personnes, d’autres enfants comme toi. Tu as continué à grandir malgré les difficultés de la vie. La vie est devenue si difficile pour toi et ta famille que tu n’as pas pu continuer d’aller à l’école. Même pendant ces années quand la vie était tellement dure pour toi, tu as continué à croire et à faire confiance aux gens que tu appelais « les gens avec les livres ». Tu as continué à accueillir les nouveaux volontaires. Ils sont devenus tes amis aussi, et comme moi, ils t’ont quittée après un certain temps pour aller ailleurs.
Dix ans plus tard, nous nous sommes retrouvées. Tu m’as dit : « Regarde nous ; on est toujours aussi pauvres que quand on était gamin. On vit encore sous le pont. Personne n’est devenu riche ou célèbre, au contraire ; certains d’entre nous sont en prison. » J’ai reçu ce message comme une gifle en pleine figure. Je ne savais pas quoi dire, j’avais la gorge nouée. Je me sentais coupable de ne pas être avec toi. Comment j’allais continuer maintenant ? Avec tous ces espoirs des gens qui m’attendaient ? Est-ce que je devais tout recommencer ? Est-ce que je devais t’apprivoiser à nouveau, comme lorsque tu étais une enfant ?
Cela fera quatre ans maintenant, que tu es venue me demander d’aller avec toi pour « apporter des livres aux enfants. » Je suis allée avec toi sous le pont, malgré mes incertitudes et mes peurs. Tu m’as montré comment tu t’y prenais avec les enfants. Tu leur as lu des histoires ; j’ai vu comment les enfants te regardaient avec admiration. Je t’ai observée avec respect. Tu étais là devant moi, pleine d’énergie, pleine de vie. Tu étais fière, comme quand tu étais une enfant.
Sous le pont, tu m’as présenté aux enfants que je ne connaissais pas encore, à Romy, à Tina, à Robin, à Jobeth… Ce sont les enfants des enfants que j’ai connu sous le pont, il y a des années.




