Rapport de Louis Join-Lambert pour l’atelier n° 3

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Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002

Le thème de notre atelier était : « Comment renforcer les capacités des populations pauvres et leur accès aux droits fondamentaux ? ». Nous avons surtout traité la première partie de cette phrase en nous appuyant  notamment sur les exposés introductifs des quatre intervenants. Deux de ces interventions concernaient les projets de terrain, l'un en Pologne présenté par Tomasz Sadowski, directeur de l'association Barka, l'autre présenté par Ian Tilling de l'association Casas Iona, à Bucarest en Roumanie. Le troisième exposé de Mr Silva Armindo de la Commission Européenne faisait le lien entre la stratégie européenne de soutien à la lutte contre la pauvreté et la perspective d'adhésion des pays d'Europe centrale et orientale, candidats. Un quatrième exposé a été donné par Mme Gunda Macioti  qui a réussi la périlleuse mission de présenter à grands traits la contribution d'une personne de Moldavie, Mme Nina Orlova qui n'a pu venir et dont nous avait déjà  parlé Xavier Godinot dans son introduction en plénière.

Je vous rendrai compte de nos travaux en m'inspirant beaucoup du schéma qui nous a été communiqué sur la démarche prospective.

En prenant les acteurs comme premier point, nous avons d'abord parlé des pauvres y compris ceux que j'appellerai ici « les pauvres déguisés », par analogie au chômage déguisé dans les pays de l'Est. En effet, officiellement il n'y avait pas de pauvres dans les régions communistes : en réalité les personnes paupérisées étaient internées et prises en charge par des institutions. Les deux premiers exposés nous présentaient des projets suscités en partie parce que ce dispositif des institutions craquait. Pendant la réforme des anciens Etats communistes, beaucoup ont senti le sol se dérober sous leurs pieds (le sol du travail, du logement) et , en quelques années, ils ont subi individuellement une perte importante de leurs capacités.

Les deuxièmes acteurs dont nous avons parlé sont les institutions. Ne recevant plus de budgets suffisants, elles n'ont pu répondre aux situations inédites notamment en terme de capacité d'accueil. En Moldavie, une véritable crise de confiance est apparue vis-à-vis des institutions qui avaient traditionnellement un rôle important par rapport au placement des enfants, ou au niveau de la psychiatrie et de la prison. En fait, les pouvoirs publics, locaux et nationaux, gérant ces établissements, se sont trouvés dans une véritable crise d'identité : le projet politique changeant, ils se devaient d'en prédire les conséquences tout en s'organisant à nouveau complètement en interne.
L'Union européenne nous est apparue comme ayant un rôle restructurant pour ces gouvernements. Nous développerons davantage ce point dans le paragraphe suivant relatif aux facteurs.
Nous avons beaucoup parlé aussi des ONGs, comme acteurs. Les initiatives locales prises par les ONGs étaient expérimentées dans la crainte due à la fragilité et au manque de clarté de leurs relations avec les pouvoirs publics : ceux-ci les encourageaient parfois. Pour autant, elles se sont renforcées en cherchant des appuis internationaux auprès d'autres ONGs, à la fois pour des questions de recherche de financement et d'échange de savoir-faire et à des fins de complémentarité.

Je note que nous n'avons guère parlé des entreprises, y compris au niveau local, alors que peut-être nous aurions eu des expériences à partager.

En écoutant les différents projets présentés, on peut dégager plusieurs facteurs qui apparaissent essentiels aux intervenants.
Le premier facteur est la grande désarticulation des Etats survenue avec l'ouverture du marché et particulièrement l'incertitude des Etats nouveaux lors de leur création.
Un autre facteur, ce sont aussi les exigences liées au projet d'adhésion à l'Union européenne ; exigences que les gouvernements saisissent d'abord semble-t-il surtout en termes de problèmes économiques et administratifs ; le social restant le parent pauvre de cette vision.
Ces deux facteurs ont été longuement discutés dans notre atelier.
Les intervenants ont aussi reconnu un facteur de changement : celui de l'évolution personnelle des plus pauvres et leur capacités à s'adapter et à se former à travers différentes situations.
Quatrième facteur mis en évidence : les initiatives prises par les ONGs s'inscrivant dans des réseaux de dimension internationale. J'aimerai souligner que les ONGs sont extrêmement importantes dans les relations avec les Etats ou les pouvoirs publics.

Le cinquième facteur, très bien développé dans notre atelier, est la structuration de plus en plus forte de l'Union européenne. Au fond, les gouvernements acceptent les exigences et les contraintes de l'Union européenne lors du processus d'adhésion avec l'espoir que cette adhésion, une fois réalisée, leur donnera ensuite de nouveaux moyens à la fois de solidarité et financiers au niveau de l'Europe mais aussi des moyens en termes de législation, de gestion de l'économie et donc, d'une manière générale, d'une meilleure régulation au sein du pays.
Nous constatons, en parallèle, que le renforcement des structures de l'Union européenne, a pour conséquences un contrôle plus intense, voire la quasi fermeture des frontières de l'Union européenne en corrélation avec l'accroissement de l'immigration. Xavier Godinot nous a donné l'exemple de la Moldavie. Ce pays entretenait des liens forts avec la Roumanie et en fait, la frontière de l'Union européenne se situera entre ces deux pays et risque de rompre des relations importantes en mettant fin à la facilité des échanges. La Moldavie nous est apparue comme un pays dont le moral et les perspectives sont en quelque sorte complètement brisés par cette structuration de l'Union européenne : une situation très sombre et déprimante.
Autre aspect, la comparaison entre les pays, c'est-à-dire le concept de convergence qui implique que les pays soient capables de se situer dans une marche commune. On a beaucoup parlé des indicateurs; cette recherche de convergence implique qu'il faut être capable de décrire la nature de la connaissance qu'on va chercher à collecter afin que les comparaisons faîtes soient les plus justes possible. Il faut aussi être capable de prévoir les conséquences sur les pays dans l'application de tels critères de convergence. Nous avons alors souligné qu'il ne fallait pas sous-estimer la pertinence des indicateurs monétaires qui sont justement faciles à comparer et qui reflètent quand même l'importance des situations des personnes ou des ménages face au marché. Pour autant, l'enjeu de la participation des populations à la définition de ces indicateurs reste primordial pour que les besoins de ces populations ne soient pas simplement définis par d'autres : les indicateurs ne doivent pas seulement refléter des données économiques mais avoir également une portée politique.

Sur ce plan de la connaissance et d'un système de comparaison entre pays, le risque est de ne plus prendre en compte certaines différences. L'Espagne et la Pologne, par exemple,  mettent en avant dans le secteur informel beaucoup d'initiatives, voire toute une manière de vivre, relevant de la prise de responsabilité des personnes en situation de grande pauvreté. Des responsabilités et initiatives personnelles, familiales ou locales, qui ne seraient plus reconnues selon les critères de L'Union européenne : sans soutien, ces personnes seraient obligées de les abandonner.

Sixième élément classé dans les facteurs : les échéances politiques de l'Union européenne. L'Union européenne dispose de toutes sortes de dispositifs devant permettre aux Etats de se mettre d'accord sur les objectifs à atteindre et les mesures à prendre. Je pense qu'il est important, en effet, que les Etats soient d'accord sur les objectifs pour parvenir à construire une Europe forte. Pour autant face aux Etats-Unis, il est difficile d'évaluer dans quelle mesure la protection apportée par l'Europe à ses pays membres seraient effectivement suffisante.

Nous avons pris connaissance de plusieurs projets et de leur date de mise en oeuvre. Par exemple, les programmes nationaux d'action contre la pauvreté pour les cinq ans prochains avec la participation des ONGs dans l'élaboration et l'évaluation ; une table ronde étant prévue sur l'exclusion sociale pour énoncer les objectifs à atteindre pour 2003. L'année 2004 sera la prochaine date d'entrée de pays candidats. Quant à l'objectif de réduire de moitié le taux de pauvreté d'ici l'année 2010, celui-ci a fait l'objet d'une intense discussion dans notre groupe.

Nous avons envisagé plusieurs pistes à suivre pour l'avenir : nous avons retenu la formation en soulignant que les capacités des populations pauvres se révèlent lorsqu'elles disposent d'une certaine sécurité dans la durée. Les personnes ayant vécu dans la rue doivent être fortement soutenues pour retrouver ces capacités et leur expérience vécue de la pauvreté peut être ???
Il faut aussi permettre à ces personnes d'entrer dans le dialogue de la société. Les personnes partenaires, les professionnels mais aussi les élus locaux, doivent apprendre comment créer le partenariat permettant ce dialogue.
Autre point retenu, l'importance de la coopération, d'une part entre ONGs et gouvernements, d'autre part, entre ONGs y compris au niveau international.

Nous avons remarqué que les gouvernements et les acteurs économiques et sociaux semblent généralement inquiets de la situation. En Pologne, le début du développement (et du soutien au développement) de la société civile représente une chance et un espoir.
Il se peut que les ONGs comme les gouvernements aient tendance à espérer que l'Union européenne puisse résoudre tous leurs problèmes : nous pensons qu'il faut se méfier de cet espoir. Les ONGs et les gouvernements sont obligés d'apprendre à travailler ensemble et à développer cette capacité. Les ONGs représentées nous disaient : « Dans notre fragilité, le contact avec l'expérience des ONGs au niveau international est vital pour nous : il nous donne une sécurité et nous permet de comprendre plus vite ce que nous vivons ».
Les critères de convergence nous emportent dans la perspective d'un grand mouvement : nous nous sommes demandés si celui-ci n'allait pas écraser la diversité. Nous en avons parlé en considérant l'approche des indicateurs qui renieraient certaines différences. Nous avons repris le thème de la diversité des populations en évoquant les populations tsiganes très présentes dans les pays d'Europe centrale et orientale. Nous avons beaucoup à apprendre des expériences faîtes tant à l'Ouest qu'à l'Est. Penser la question uniquement en termes d'intégration n'est pas forcément la meilleure façon d'avancer. Par contre, nous pensons qu'il existe un phénomène de peur enfouie. Ce phénomène est un point non négligeable si l'on veut accueillir cette diversité ; aussi il ne faut pas hésiter à révéler et à identifier cette peur.

Pour conclure, nous pensons qu'il y a vraiment tout un apprentissage à faire pour élargir notre vision tant à l'Ouest qu'à l'Est. D'autre part, chaque société a son histoire de la pauvreté et ses contraintes actuelles qu'il faut savoir respecter. Au sujet de la Pologne, Tomasz Sadowski nous disait « Je crois que le développement des groupes d'entraide est quelque chose qui correspond bien aujourd'hui à la situation et à l'histoire polonaise. Veillons à ne pas casser les initiatives possibles, les ressorts et les énergies existants. »
Nous sommes d'accord aussi pour dire que la démocratie en Europe de l'Ouest n'est pas forcément un modèle absolu et qu'il serait bon en travaillant davantage avec nos amis des pays candidats à l'adhésion, mais aussi avec l'ensemble des pays d'Europe, de réfléchir à la vitalité et aux responsabilités à prendre dans nos propres démocraties.

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L’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines (IRFRH) est un organe du Mouvement ATD Quart Monde.
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