Quelle coopération internationale pour quel développement ?
Quelle coopération internationale pour quel développement ?
Eugen Brand Délégué Général du Mouvement International ATD Quart Monde New York, le 16 octobre 2002
Partout sur notre planète, des femmes et des hommes, des jeunes et des enfants, meurtris par l’injustice de la misère, nous interpellent : “ Notre espérance est de faire partie de l’avenir, mais on ne trouve pas d’endroit où être sûr que nos efforts, notre courage, nos investissements aboutissent. C’est comme si le train de l’histoire passait et qu’on le regardait passer, du dehors. ” Le développement social pour tous et par tous reste un objectif non atteint. Pourtant, avec le sommet de Copenhague et les événements qui l’ont suivi, la lutte contre la pauvreté est devenue une priorité formelle de la communauté internationale, la Déclaration adoptée en 1995 est ambitieuse : “ Que tous, hommes et femmes, en particulier ceux et celles qui vivent dans la pauvreté, puissent exercer les droits, utiliser les ressources et partager les responsabilités qui leur permettent de vivre une vie satisfaisante et de contribuer au bien-être de leur famille, de leur communauté et de l’humanité ”.
Cette ambition de Copenhague doit être au cœur de ce “ nouveau partenariat ” demandé par les Gouvernements à Monterrey. Mais pour garantir à ce “ nouveau partenariat ” le respect mutuel entre tous les pays dont il se veut porteur, la coopération internationale a besoin d’être inspirée par l’exercice d’un autre partenariat, celui-ci innové avec les populations les plus pauvres au sein même de chaque pays, au nord comme au sud, à l’est comme à l’ouest. Sans cela, même si on remédiait à tous les autres défauts de la coopération internationale, on échouerait. Il est important de souligner que sur un plan local, nombreuses sont déjà les initiatives courageuses où, par l’engagement de personnes et de petites associations, les plus pauvres se trouvent acteurs de développement. C’est l’embryon d’une société civile locale solidaire. Mais Joseph Wresinski nous avertit : “ Rester seulement sur le terrain serait un danger aussi mortel pour les population en pauvreté extrême que d’être au niveau de la globalité uniquement ”. Et Wresinski poursuit :“ Là où se prépare l’avenir d’un pays ou d’une communauté internationale, il importe que les plus pauvres en soient partie prenante. S’ils ne le sont pas au temps des projets, ils ne le seront pas au temps des changements. ”
Soyons clairs, il reste très inhabituel que nos sociétés cherchent à comprendre la pensée que des personnes très pauvres, sans diplôme, souvent illettrées tirent de leur expérience, non seulement pour changer leurs propres conditions de vie, mais pour imaginer ensemble l’avenir de l’humanité. Cela ne veut pas dire qu’actuellement les plus pauvres soient forcément absents de tous les débats, recherches et programmes. Mais une chose est de parler des très pauvres et une autre est que ce soit eux qui parlent. On débat de leur sort avec la préoccupation de l’améliorer, bien sûr, mais sans eux, en dehors d’eux. Ils ne sont pas acteurs et partenaires sur le terrain de la pensée.
Il est tout aussi inhabituel que les plus pauvres puissent se lancer dans des travaux de réflexion qui concernent la communauté locale, nationale ou internationale dans son ensemble. Leur souffrance fondamentale reste de ne pas être reconnus, d’être jugés trop souvent sans intelligence, sans culture. Alors, comment libérer leurs expériences, leurs savoirs vécus et la pensée qu’ils en tirent ?
A quelles conditions la connaissance vécue de la misère peut-elle se rencontrer et se croiser avec tous les autres savoirs nécessaires pour penser et bâtir un développement par tous et pour tous ?
Une première condition est la rencontre directe qui passe par l’exercice d’apprendre les uns des autres, une meilleure connaissance mutuelle de tous les partenaires, une mise en question pour les uns comme pour les autres, jusqu’à trouver un langage commun, un but commun. Permettre ainsi aux uns et aux autres de croiser leurs savoirs ouvrira la coopération internationale à une connaissance nouvelle dont elle a de toute urgence besoin. Déjà existent des innovations qui ouvrent des voies dans ce sens-là et la coopération internationale a la responsabilité de donner voix à toutes ces expériences originales et éclairantes. S’en dégage la nécessité d’un soutien constant à ceux qui sont engagés dans la durée auprès des populations en grande pauvreté, sans lesquels aucun chemin de rencontre et d’expression libre des plus pauvres au sein des pays comme dans la communauté internationale, n’est possible.
Une deuxième condition est que soit reconnu, par toutes les instances nationales et internationales, le fait que les droits de l’homme, tels que considérés par les textes internationaux, sont la base même de toute coopération internationale, celle-ci devant donc tendre à assurer à tout être humain de vivre dans la dignité - la finalité du développement social est bien celle-ci. Et qui dit “ dignité ” dit “ égale dignité ”, car “ nous ne sommes pas des rats même si nous faisons les poubelles ”, déclare un homme vivant à la Gare Centrale à Bruxelles. Ce qui veut dire, entre autres, que nous refusons toute tentative de re-créer une hiérarchie entre les droits de l’homme qui ont enfin, et ceci grâce au courage d’hommes parmi les plus pauvres, été reconnus comme indivisibles et interdépendants par la communauté internationale. Réduire l’homme à ses besoins biologiques reviendrait à lui nier son existence en tant qu’être humain. Il y a nécessairement des étapes dans la réalisation des droits fondamentaux mais nous sommes contre toute initiative voulant reconnaître que certains droits, comme celui à la nourriture et à l’eau, à des vêtements et à un abri ainsi qu’aux soins de base, seraient des droits prioritaires pour une certaine catégorie de personnes. La situation d’extrême dénuement dans laquelle se trouvent des populations et des pays ne doit pas nous amener à renoncer à leur égard aux ambitions que nous avons pour tous les autres, mais au contraire à y investir le meilleur de nos moyens. C’est une des leçons que nous avons apprise avec des familles vivant dans la grande pauvreté.
Une troisième condition est que la coopération internationale garantisse des espaces permettant que ni les pays, ni les personnes ne soient enfermés dans ce lien où il y a d’un côté ceux et celles qui sont à développer et de l’autre ceux et celles qui seraient déjà développés, de réels espaces garantissant que tous puissent entrer dans l’échange pour se laisser questionner par les valeurs culturelles, philosophiques et spirituelles de l’autre, permettant une réflexion partagée sur la vision de l’homme, une réflexion où chacun, où qu’il soit et d’où qu’il parle, aie sa place pleine et entière du seul fait qu’il est un homme.
A l’aube du 17 Octobre, Journée mondiale du refus de la misère, je voudrais terminer en rappelant les paroles du Père Joseph Wresinski qui se trouvent gravées sur la Dalle à l’honneur des victimes de la faim, de l’ignorance et de la violence, inaugurée le 17 Octobre 1987 sur le Parvis des Droits de l’Homme à Paris et dont, depuis 1994 une réplique se trouve dans les jardins des Nations Unies, ici à New York : “ Là où des Hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les Droit de l’Homme sont violés. S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré ”.
Mouvement International ATD Quart Monde





