“Peut-être que je deviendrai leur copine…”

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Danielle Robertson est volontaire permanente, au sein de l’équipe animant le Centre de promotion familiale de Noisy-le-grand [1] près de Paris (France). Elle nous raconte ici ce qu’il y a “au dos” d’une photographie. Ancienne institutrice, elle a l’œil aiguisé pour capter l’indicible des enfants et nous ouvrir à leur universel. Voir, écouter, témoigner : n’est-ce pas déjà agir pour que la vie concrète change, en particulier celle des enfants ?


photos : Antoine Laffitte


Ça y est, je les ai tous dans mon objectif. Tous, c’est-à-dire tous les élèves et les deux maîtresses de la classe de Linda en visite dans notre centre. Linda, je ne la connais pas mais j’ai été institutrice pendant des années et j’adore me retrouver dans ces ambiances scolaires. Je prends mon temps. Il faut que le souvenir de cette sortie soit beau !

C’est fini. Les enfants se mettent par deux en marchant vers le portail. Les maîtresses disent au-revoir. C’est un de ces après-midi où l’on a craint qu’il pleuve et le soleil est doux sur la peau. Je traîne. Oh ! Il y en a une autre qui n’a pas bougé, une élève. Ses yeux suivent les enfants. Elle cherche les regards de ses camarades mais ils ne la voient pas. Nos yeux se croisent. Un doute en moi : C’est Linda ? Je ne sais pas comment dire ce qui se passe entre elle et moi en cette seconde. C’est comme si elle me dévoilait toute sa souffrance, la souffrance des enfants qui n’ont pas d’ami. Et d’un coup, Linda, car c’est bien Linda, se détourne et court vers sa classe.

Je me souviens lorsque j’avais 9 ans, l’âge de Linda. Dans ma classe, une fille restait toujours en arrière, seule. La maîtresse nous disait de l’attendre mais nous, les autres élèves, on faisait comme si on ne la voyait pas. Elle sentait mauvais. On disait qu’il n’y avait pas d’eau chez elle. Je l’avais accompagnée jusqu’à sa porte un jour. J’aurais bien aimé rentrer mais elle ne m’a pas invitée.

Linda, elle a invité sa classe. Pas chez elle mais au centre où nous accueillons des enfants après l’école ; là où c’est grand, là où elle joue au théâtre, là où elle dessine, où elle peint, écoute des contes, fait des sorties, où elle jardine. Linda adore jardiner.

Ça s’est passé comme ça. Des adultes ont parlé de Linda à l’école. Certains ont mis en avant le rejet de Linda par les autres enfants, d’autres ont dit que la fillette restait à l’écart ou encore qu’elle avait des difficultés. L’un des adultes, celui qui a commencé le jardin avec elle, a eu l’idée d’un scénario où Linda aurait le premier rôle : présentatrice du centre. Linda s’est jetée dans l’aventure. Elle ne veut plus être seule pendant la récréation, elle ne veut plus entendre les remarques sur son odeur, ses habits, son retard. Elle a dessiné un carton d’invitation et a expliqué :

“Si j’invite ma classe,
s’ils viennent,
si ça leur plaît,
s’ils reviennent,
s’ils me remercient,
peut-être que je deviendrai leur copine.”

La classe est venue.

J’aime les enfants. J’en ai certainement connus des centaines. Quelques-uns, par leur regard, leur raisonnement ou leur rage, m’ont appris qu’eux aussi combattent l’exclusion.

[1] Le Mouvement ATD Quart Monde a expérimenté des cités de promotion familiale : offrir un logement dans une petite cité HLM à des familles en situation d’errance, accompagner ses membres dans leurs projets prioritaires, mener une action de développement communautaire à partir des plus démunis en s’appuyant sur une dynamique d’action avec les enfants et les jeunes. La cité de promotion familiale de Noisy-le-Grand reste aujourd’hui un projet-référence d’action globale pour permettre aux plus pauvres de vivre en famille et participer à la vie sociale. (Wikipedia)

15 janvier 2008
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Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés.
S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré.

Joseph Wresinski