Nous aussi, on peut regarder la neige…

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L’isolement, les difficultés, la résistance et l’accueil d’une militante du Québec.

Un bus traverse la nuit blanche du Grand Nord canadien pour arriver dans une petite ville tôt le matin. Véronique Reboul-Salze raconte comment elle y est reçue comme chez elle par Céline, autour de qui bien du monde trouve sa place. Pourtant…

Quand j’allais à Rouyn-Noranda, souvent Céline m’accueillait dans sa maison. Ce n’est pas qu’elle était très grande, sa maison, ni qu’elle avait une chambre d’ami, mais j’y rencontrais plein de monde que je n’aurais jamais rencontré ailleurs. Et puis Céline aime ça, accueillir.

Il est huit heures quand j’arrive après une nuit passée dans le bus. Huit heures c’est tôt pour débarquer chez les gens. Je vais attendre une heure au chaud dans le fast-food de la rue principale. Souvent j’y croise des gens que je connais. Là ils peuvent rester sans consommer.

Neuf heures. Je file chez Céline. Je monte vite l’escalier de bois dans la ruelle. L’appartement occupe le quart de la maison, deux chambres en haut, et en bas la cuisine où elle m’attend. Nous sommes contentes de nous retrouver, cela fait deux mois, trois mois même, qu’on ne s’est pas vues.

Lors de ma première visite chez elle, je suis restée trois jours. Assez pour faire connaissance avec ses amis, ses voisins, et tous ceux qui passaient.

Céline n’a pas le téléphone. Pour la joindre, il faut lui écrire ou bien téléphoner chez sa voisine, Nathalie. Souvent Céline lui garde ses enfants. Ceux de Nathalie et d’autres. Des tout petits parfois. Et des fois pour longtemps.
Il y a toujours quelqu’un chez elle. Quand Céline s’absente, Lena reste là. Elle occupe une des deux chambres de l’appartement. Lena ne parle pas beaucoup, mais elle participe à tout.

Céline répète souvent qu’elle accepte les gens tels qu’ils sont :
« Je ne pose pas de question, moi. Je ne fais pas de différence. Je ne m’arrête pas sur leurs habits, je ne m’arrête pas sur leur vie. Je m’arrête sur une chose : s’ils sont tristes ou malheureux, je cherche à comprendre pourquoi. »
On en a beaucoup parlé toutes les deux du fait qu’elle ne dise jamais non. Pourquoi elle ne pourrait pas dire non à des gens, parfois, parce qu’elle a aussi des projets, Céline, des choses qu’elle veut faire pour elle. Elle me dit qu’elle n’est pas capable de fermer sa porte, de refuser à quelqu’un.
« Si les gens me demandent c’est qu’ils ont besoin. »
Je l’ai vu donner tout ce qu’elle avait, vider ses placards sans rien garder. Demain est un autre jour…

La hantise de Céline, c’est la vie que mène sa fille aînée.
« Elle a suivi un gars plutôt que de rester avec ses enfants. »
Maintenant sa fille n’est plus avec personne, avec ses enfants non plus. Céline ne comprend pas. Elle dit :
« Elle a fait sa vie à l’envers »
Il arrive que sa fille vienne laver son linge chez elle. Pendant que la machine tourne, elles jouent aux cartes toutes les deux, pour éviter de se disputer.
Céline parle peu de ses petits-enfants. Pourtant ils sont bien là, en photo sur l’étagère. Elle aurait tant aimé pouvoir s’en occuper, les garder avec elle.
La justice en a décidé autrement. Interdiction à la mère de revoir ses enfants. Donc interdiction à la grand-mère de les garder chez elle, parce que la mère pourrait y venir à tout moment. C’est donc des étrangers qui les gardent, ces trois petits, dont je ne sais même pas les prénoms.

Sa deuxième fille, elle en est fière. Elle a étudié en travail social. Elle a deux enfants maintenant. Mais ils ne remplacent pas les autres. Ceux-là lui manqueront toujours.

Quand la famille se réunit à Noël, tout le monde est là, sauf eux. L’arrière grand-mère, la mère de Céline, vient aussi. Quatre générations présentes sous un même toit. Elle m’a montré les photos. Ces mêmes photos qu’elle avait amenées pour une réunion sur le thème de la famille. J’ai noté ce qu’elle a dit ce jour-là :
« Pour moi l’important là dedans, c’est les trois petits qui manquent…S’il n’y a pas d’amour il n’y a rien pour tenir la petite corde, le lien, il n’y a rien. Quand on se lève le matin, même si on n’a pas de tranche de pain, au moins on a de l’amour. On aura un sourire, un bonjour. On a quelque chose, on n’a pas tout à fait rien. Même si on n’a rien on peut regarder la neige. Nous aussi on la regarde la neige, le jour de Noël quand la famille est rassemblée. »

5 septembre 2007
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Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés.
S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré.

Joseph Wresinski