Mettons la lutte contre la pauvreté au même rang que les autres grands objectifs de l’Europe

Tribune d’ Eugen Brand, Délégué Général
Avec les Institutions Européennes
- La contractualisation de l’aide sociale : une évolution bénéfique ?
- La Délégation auprès de l’Union Européenne
- Extrême pauvreté et droits de l’homme -Comité Quart Monde-
- Les Universités populaires européennes Quart Monde
- Le cercle de pensée Joseph Wresinski
- Solidarité européenne Quart Monde
Comment ne pas lier le drame qui s’est abattu sur Haïti et le lancement de cette année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale ? Une évidence nous saute aux yeux en Haïti : même quand les pays les plus riches de la terre mettent en œuvre les plus grands dispositifs d’aide, ces moyens n’arrivent que très difficilement dans les zones les plus pauvres. Ce qui permet aux haïtiens survivants de tenir debout, c’est leur force morale, leur foi pour beaucoup, et leur sens de la communauté et du partage, pour que ceux qui ont le moins de forces et de moyens ne soient pas abandonnés. L’aide extérieure est bien sûr indispensable, mais son efficacité se démultiplie quand elle se met en œuvre en prenant appui sur l’intelligence des haïtiens, leur compréhension des réalités et leur fierté forgée par cette conscience exigeante que la qualité de l’avenir de nos relations humaines comme de notre planète dépend de notre capacité de nous reconnaître aujourd’hui égaux en dignité et en droit.
Saurons-nous, au moment de lancer publiquement cette année européenne, oser mettre également en avant pour l’Europe cette nécessité ? Quels que soit les dispositifs que nous pouvons mettre en œuvre pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion, ceux-ci doivent être « animés » par une éthique exigeante de ne laisser personne de côté, de vouloir que ceux qui ont le moins puissent avoir les mêmes droits que les autres pour vivre dignement et participer eux aussi pleinement à la construction de l’Europe aujourd’hui et demain.
Une telle année européenne ne tombe pas du ciel ! Dès les années 1970 Joseph Wresinski a commencé à interpeller les instances de l’Europe (des Six à l’époque !) pour demander le lancement d’un programme européen de lutte contre la pauvreté, dont le premier a commencé en 1976 ! Son interpellation apparaît comme prophétique aujourd’hui : « Là où se prépare l’avenir d’une nation ou d’une communauté internationale, il importe que le Quart Monde en soit partie prenante. S’il ne l’est pas aujourd’hui au temps des projets, il ne le sera pas demain au temps des changements. »
Progressivement la lutte contre la pauvreté a été prise en compte par les instances européennes, plus ou moins énergiquement, et en tenant compte de l’élargissement progressif à des pays économiquement plus pauvres : l’Espagne qui assume actuellement la Présidence, était un pays où la pauvreté était encore très forte quand elle a adhéré en 1985, et depuis le pays a connu une croissance exceptionnelle ! ATD Quart Monde y est présent depuis 1989, et nous y avons été témoin de grands efforts pour faire reculer le chômage, et mettre en place, de façon très décentralisée, des structures sociales indispensables. Le niveau de vie des espagnols a crû en moyenne de façon
remarquable, on a assisté au relogement de nombreux bidonvilles périphériques des grandes villes, parfois dans des conditions qui font référence, car aucune famille n’a été laissée de côté sans un relogement décent. Cependant il est évident que cette croissance n’a pas permis en soi d’éradiquer les dynamiques et mécanismes d’exclusion et d’injustice qui sont à l’origine de la pauvreté en Espagne, pas plus qu’ailleurs en Europe ou dans le monde !
Au début des années 2000, la stratégie de Lisbonne avait laissé espérer une plus grande radicalité dans l’effort européen de lutter contre la pauvreté, mais rapidement, au nom d’une logique du tout économique dominante, on a vu cette politique européenne se réduire, dans ses perspectives et ses moyens, à la construction d’une "économie de connaissance la plus compétitive du monde" ! Avec les crises économiques et écologiques, ce qui était une évidence pour ceux qui ont la vie la plus dure est revenu au premier plan : nous ne pouvons pas confier l’avenir de nos communautés, de nos pays, de l’Europe et du monde à la seule logique économique ! C’est pourquoi il faut se réjouir de l’avènement de cette année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion et en faire un levier puissant pour la construction européenne des dix années qui viennent !
A Copenhague, les nations réunies n’ont pas su prendre ensemble les mesures indispensables pour vraiment engager un autre avenir pour le monde. Malgré les efforts d’ATD Quart Monde et de nombreux autres acteurs, on n’a pas su faire le lien entre le développement économique, le respect de la Terre, la construction de la paix entre les peuples et l’exigence d’en finir avec l’extrême pauvreté.
Et si cette année européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, qui coïncide aussi avec la préparation de la Stratégie européenne pour 2020, était l’occasion de commencer sérieusement à s’y prendre autrement ? Arrêtons de considérer l’éradication de la misère en Europe et dans le monde comme un objectif secondaire et choisissons d’en faire durablement, et pas seulement pendant une année, un objectif central à porter ensemble avec les autres objectifs centraux que sont le respect de la Terre, la mise en œuvre d’un développement économique qui prenne en compte les dimensions sociales, le respect des droits de l’homme et de l’environnement. Une Europe qui oserait s’engager ainsi deviendrait un partenaire crédible et respecté aux côtés des personnes et familles qui se trouvent dans les situations les plus extrêmes de non-droit, de discrimination, d’exclusions et qui sans compromis posent la question de notre façon de vivre, de penser, d’agir ensemble dans nos pays pour un avenir commun.
Une Europe qui se donnerait cette boussole se libèrerait définitivement d’un passé qui a créé beaucoup de souffrance, d’humiliation, d’exploitation et deviendrait un partenaire légitime aux côtés de tous ces peuples qui, comme Haïti, nous obligent à voir infiniment plus grand et à être beaucoup plus ambitieux que nous le sommes.





