Les partenariats avec les personnes vivant dans l’extrême pauvreté, ces partenaires absents du développement durable
Résumé de la présentation
Intervention du Mouvement international ATD Quart Monde au Sommet mondial sur le développement durable, Johannesbourg, _ Afrique du Sud, Août 2002
Auteurs : Naomi Zuk, Xavier Godinot, Diana Skelton, Thierry Viard, Nicolaas Tweehuysen
Un développement durable et efficace doit s’appuyer sur des partenariats intergouvernementaux et entre divers intervenants. Mais que signifient exactement ces « partenariats » ? Quel rôle précis peuvent jouer les « populations ciblées » au cœur de tels partenariats ? Même des dialogues établis avec les intervenants appropriés tendent à omettre les familles extrêmement pauvres. La réussite des programmes de développement durable dépend de l’inclusion des plus pauvres, dès le début de leur phase de conception et tout au long de leur mise en œuvre. Les populations très pauvres sont en effet particulièrement concernées, étant les plus exposées aux manques de soins, à la dégradation de l’environnement et à la pénurie de moyens de subsistance durables. Le fait d’inclure les plus pauvres comme architectes du développement durable permet d’établir une relation avec eux comme avec ceux qui vivent et travaillent solidairement à leurs côtés.
- La première partie de ce document, « Introduction du ‘partenaire absent’ au sein de l’approche du développement durable », définit l’identité des hommes et des femmes vivant en situation d’extrême pauvreté, et explique pourquoi ce sont des partenaires essentiels.
- La deuxième partie, « Ceux vivant dans la pauvreté extrême peuvent contribuer au développement durable » présente un projet de développement qui, pour avoir négligé d’incorporer ce que savent les plus démunis, met en évidence la nécessité d’établir des partenariats avec eux .
- Enfin, la troisième partie, « Conditions et principes directeurs pour forger des partenariats avec les plus pauvres », énumère les enseignements reçus de projets menés par ATD Quart Monde : en Afrique occidentale, des jeunes citadins sont encouragés à repartir vers les campagnes pour apporter leur soutien à leur famille ; en Amérique centrale, des femmes utilisent le microcrédit pour acheter des terres ; en Amérique du Nord, les habitants d’une zone rurale ayant subi un développement abusif partagent leur expérience avec des populations d’autres pays et, en Amérique du Sud, l’accès d’un groupe de population rurale au réseau public de distribution d’eau courante a été amélioré.
Première partie : introduction du ‘partenaire absent’ au sein de l’approche du développement durable
- Qu’est-ce que la « pauvreté extrême » et qui sont les plus pauvres ?
Un volontaire permanent d’ATD Quart Monde basé en Tanzanie découvrit un groupe de familles inconnues du reste de la population locale et des institutions régionales, qui vivaient sur une plage à l’intérieur de bateaux échoués devant être envoyés à la ferraille. Il n’était possible de leur rendre visite qu’à marée basse. Ce volontaire réussit à se faire introduire auprès d’autres familles squattant ces structures abandonnées. Un grand nombre des enfants qui y vivaient avaient été renvoyés de centres d’accueil pour enfants des rue, trop surchargés. Certains adultes survivaient de la vente de mazout dérobé dans une raffinerie voisine. L’un des hommes avait subi trois accès de fièvre typhoïde et de paludisme en un mois. Il décrivait ainsi ses efforts pour trouver un emploi régulier :
J’avais travaillé toute une journée en échange d’un seul repas. Quelqu’un m’a même convaincu de travailler gratuitement, en faisant miroiter la possibilité d’une embauche si je travaillais bien. … Les autres racontent que nous sommes satisfaits de vivre ici, mais qu’en savent-ils vraiment ? Est-ce qu’ils savent que nous rêvons d’habiter dans une vraie maison ?
La pauvreté extrême est une réalité qui continue d’exister dans les pays riches comme dans les pays pauvres. Ses caractéristiques universelles doivent être prises en considération pour toutes les initiatives de développement durable. L’exemple précédent démontre la situation d’isolation sociale et souvent physique qui distingue la pauvreté extrême dans le monde entier. Il révèle également les obstacles multiples et interdépendants que doivent affronter les plus démunis devant l’exclusion.
Deuxième partie : ceux vivant dans la pauvreté extrême peuvent contribuer au développement durable
L’exemple suivant démontre pourquoi il est essentiel que les très pauvres soient la force motrice du développement : un projet de rénovation d’un marché au poisson en Afrique orientale n’ayant pas inclus les plus démunis au stade de la conception finit par exclure un certain nombre de vendeurs et de pauvres qui y travaillaient.. Les autorités locales avaient décidé de construire une structure moderne qui regrouperait les différents vendeurs et prestataires du quartier. Sur l’ancien marché, de nombreux jeunes adolescents des rues gagnaient un peu d’argent en échange de menus services : nettoyage du poisson, aide aux vendeurs, collecte de bois à brûler, etc., travaux qui pouvaient n’être rémunérés que de la valeur d’un petit repas ou d’un fruit. En revanche, l’organisation du nouveau marché, en regroupant les occupants par occupation et en limitant l’accès à quelques vendeurs de l’ancien marché, supprima les moyens d’existence de ces adolescents et de nombreux autres travailleurs très pauvres. Il est trop tôt pour évaluer le plein impact de la réduction du marché, mais déjà un grand nombre des petits travailleurs de l’ancien marché sont au chômage. Pour pénétrer à l’intérieur du nouveau marché, il faut présenter une carte d’identité. De plus, tout l’environnement social et collectif du marché a disparu, les vendeurs de chaque secteur s’affrontant désormais pour obtenir un espace au sein du nouveau marché.
Le succès du développement durable repose sur la création d’un dialogue et de partenariats avec les plus pauvres pour trois raisons. En premier lieu, les intervenants pauvres possèdent des connaissances essentielles pour l’efficacité des programmes. En deuxième lieu, de tels partenariats et dialogues offrent un cadre galvanisant la compréhension mutuelle et la disparition d’idées fausses (génératrices d’initiatives contradictoires) entre les différents intervenants. Enfin, si l’on incorpore les familles et les quartiers les plus pauvres au processus de décision, on leur permet de contribuer à l’effort de développement durable.
Troisième partie : conditions et principes directeurs pour forger des partenariats avec les plus pauvres
Un partenariat, de quelque nature qu’il soit, ne peut réussir que si tous les participants s’investissent en temps et en énergie, ce qui est encore plus vrai dans le cas des partenariats décrits dans le présent document. Des initiatives menées au Burkina Faso, au Guatemala, aux États-Unis et en Bolivie illustrent quelques unes des composantes essentielles de tels partenariats : mise en place de programmes et d’objectifs intégrés, création d’un climat de confiance entre tous les intervenants et formation et renforcement des capacités pour tous.
Nous citerons ici l’exemple des femmes guatémaltèques utilisant le microcrédit pour obtenir des logements convenables. En 1998, des familles expulsées de bidonvilles situés le long d’une voie ferrée se virent offrir la possibilité d’acheter des terrains pour y construire leur maison, une subvention de l’État permettant de couvrir plus des deux tiers du coût. Le reste devait être remboursé mensuellement pendant deux ans. Plusieurs familles décidèrent d’acquérir un terrain. Pour assurer le financement du dernier tiers, et avec le soutien d’un membre d’ATD Quart Monde, un groupe de 14 femmes décida de participer à un projet de microcrédit organisé par l’Institut de la lutte contre la pauvreté en milieu urbain (ISMU). L’ISMU accorda des prêts de six mois à chaque participante et apporta également une assistance pour rechercher des emplois durables et établir des objectifs personnels et familiaux. Cependant, les multiples difficultés quotidiennes rencontrées par ces femmes faisaient obstacle au remboursement du prêt. Une fois installées, les familles ont dû faire face à de nouveaux défis : trouver des écoles pour les enfants, rembourser le prêt sur le terrain, participer à des projets locaux et établir des relations avec leurs nouveaux voisins, ce qui s’avérait particulièrement ardu pour celles qui gardaient un mauvais souvenir de précédents voisins. Pour la plupart de ces femmes, le défi primordial restait le même : la lutte quotidienne pour nourrir leur famille. Bien que beaucoup des femmes n’aient pas rempli l’objectif de remboursement à six mois, l’ISMU ne leur a pas retiré son soutien. En association avec ATD Quart Monde, l’ISMU a entrepris un nouveau projet, plus adapté et plus souple, créant un groupe de discussion plus formel avec les emprunteurs et des représentants d’ATD Quart Monde et de l’ISMU. Ces groupes de discussion ont permis de forger une compréhension réciproque entre les femmes et les deux organisations, tout en offrant aux femmes un lieu de rencontre et de soutien mutuel. À l’heure actuelle, toujours avec le soutien de l’ISMU et d’ATD Quart Monde, ces femmes continuent de s’entraider pour trouver du travail et assurer la santé de leurs familles. Elles bénéficient également d’un soutien pour leurs négociations financières ou administratives, notamment pour la demande de recul des échéances du prêt.
Conclusion
La mise en place de partenariats avec ceux qui vivent dans une précarité totale comporte un grand nombre de conditions. Notre contribution à ce processus est centrée sur l’Afrique. Avant la fin de la Décennie internationale pour l’élimination de la pauvreté (1997-2006), ATD Quart Monde organisera, avec d’autres partenaires, un séminaire sur les modalités de mise en place de partenariats avec les plus pauvres. L’appel aux partenariats ne constitue que la première étape. La deuxième étape est d’établir des conditions de réussite spécifiques, comme les exemples cités ci-dessus le démontrent. Nous vous invitons à nous contacter si vous désirez recevoir des informations au sujet de ce séminaire.





