La violence contre les enfants en extrême pauvreté

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Contribution d’ATD Quart Monde à la consultation de l’ONU sur les mécanismes de plainte/réclamation dans le respect de la sensibilité de l’enfant, d’assistance/d’orientation et de dénonciation : 1er octobre 2010

Alors qu’il existe beaucoup de sources de violence contre les enfants vivant en extrême pauvreté, les réactions de ces enfants varient si la violence est commise par des personnes qui font partie de leur propre communauté ou si cela arrive à l’intérieur des institutions censées protéger tout le monde. Cela influe sur les mécanismes de dénonciation et d’assistance qui sont les plus appropriés.

La violence contre les enfants en extrême pauvreté perpétrée au sein des institutions

Dans le passé, on a beaucoup écrit sur les liens entre la pauvreté en tant que facteur de risque pour les pires formes du travail des enfants ou la violence entre les mains de la police et du système judiciaire. Ce que l’on ne reconnaît toujours pas est le fait que les enfants en extrême pauvreté sont aussi soumis à un risque spécial de harcèlement et de violence dans les écoles et dans d’autres institutions. En Amérique Latine, une fille qui doit marcher dans la boue pour arriver à son école a été punie par son instituteur qui a marché sur les pieds de la fille pendant qu’il disait à la classe : «  Montrons-lui que si elle vient à l’école avec des chaussures sales, on va les rendre encore plus sales.  » En Amérique du Nord, une fille qui a été agressée à l’école n’a trouvé personne à qui faire confiance et a fini par abandonner la scolarité. L’accès aux soins médicaux est aussi soumis à la négligence. Un parent explique : « Dans la clinique locale, la plupart des infirmières et des médecins ne parlent pas nos langues indigènes et ne font pas attention à nous. C’est encore pire dans la clinique de la ville. Les gens regardent la manière dont nous sommes habillés et parfois ils pensent qu’on sent mauvais et ils ne veulent pas nous soigner. »

Le manque de respect de soi,obstacle aux dénonciations

Même si les enfants dans ces situations ne subissent aucun obstacle physique dont il faudrait dénoncer la violence, le plus souvent ils subissent un obstacle important dans leur manque de respect de soi. Outre l’atteinte portée à leur respect de soi par la violence, les enfants nés dans l’extrême pauvreté ont tendance à grandir avec le sentiment qu’ils ne méritent pas un meilleur traitement – et dans beaucoup de cas leurs parents croient la même chose. Un parent dit : « Quand mon enfant a été frappé sur la tête avec une règle et qu’il ne veut plus aller à l’école, nous ne savons pas comment le défendre. Les professeurs nous lancent des regards furieux, ils nous traitent de paysans et nous nous sentons humiliés.  » Un autre parent dit : « D’autres enfants ont frappé ma fille de 6 ans à l’école, mais quand je suis allé voir l’instituteur, il s’est mis en colère et a dit que c’était juste un jeu. » «  Personne ne nous croit jamais. Les gens nous condamnent sans même connaître notre situation. »   Ces parents et leurs enfants savent que personne ne les croit et que tout le monde les prend de haut. Certains disent « Nous les parents, on ne peut pas se permettre les fournitures scolaires, donc nos enfants sont renvoyés à la maison et ils ont peur de retourner à l’école où ils sont maltraités. » Dans certains cas, la violence subie par les enfants rappelle la violence avec laquelle les parents ont grandi. « Quand j’avais 7 ans, il n’y avait pas d’école dans notre village et je suis allé étudier en ville, mais la famille avec laquelle je suis resté ne m’a pas envoyé à l’école. J’ai fait leur ménage et ils me frappaient tout le temps. Tant de gens m’ont maltraité que je veux travailler à mon propre compte ; ainsi, je vends des légumes au marché, mais c’est difficile car la police ne me permet pas de vendre là-bas.  »

Les mécanismes de plainte doivent être développés afin de prendre en compte le fait que ces enfants et leurs parents n’ont pas l’habitude d’être crus et qu’ils ne se croient plus capables d’un traitement humain. Afin d’aboutir à cela, les gouvernements devrait apporter un support et une formation pour la dénonciation de la violence et l’assistance aux ONGs populaires qui ont développé la confiance avec les enfants vivant en extrême pauvreté, soumis au gros risque de la violence. Les campagnes censées mettre fin à la violence dans les écoles peuvent souligner la nécessité d’une attention particulière accordée à la discrimination et au harcèlement des enfants vivant dans la pauvreté. Les professeurs et le personnel médical doivent être formés à l’assistance et à l’aide aux victimes, plutôt que d’être eux-mêmes les auteurs des violences.

Fragilité, absence de choix de vie et préjugé en tant qu’obstacles à la réclamation/dénonciation

Les mêmes facteurs qui soumettent les enfants les plus pauvres au risque de la violence rendent difficile leur possibilité de dénoncer les violences antérieures. Un enfant illettré et qui n’a connu aucun moyen légal de gagner de l’argent se retrouve dans la situation de mentir sur son passé afin d’avoir une chance de reprendre sa vie à zéro. Par exemple, une fille victime d’un trafic et forcée à se prostituer pendant trois ans avant de s’échapper, a réussi à retourner dans son pays où personne ne connaissait son passé. Elle s’est mariée rapidement et a eu une fille. Son mari, qui gagne sa vie en faisant le tri des ordures dans une décharge, la frappe souvent et elle a peur pour sa fille si jamais il apprenait son passé. En même temps, elle est très troublée par le fait de ne pas pouvoir mettre fin au trafic subi par d’autres filles comme c’était son cas. Nous connaissons son histoire seulement parce que les trafiquants ont ramené avec eux sept filles dont les familles travaillent aussi à la décharge. Par la suite, cette femme a confié son passé à une seule personne. Même si elle a été d’accord pour que son histoire soit partagée ici et dans d’autres endroits où les gens travaillent pour la prévention de la violence contre les enfants, elle a peur qu’en avertissant les filles autour d’elle, elle mettra sous suspicion son propre passé. L’animateur communautaire de son village, à qui elle s’est confiée, sent que les filles sont devenues de plus en plus vulnérables aux trafiquants à la fois parce que les stratagèmes de ceux-ci sont devenus plus sophistiqués et parce que la disponibilité croissante de la télévision même dans les districts les plus isolés montre aux filles qu’elles peuvent trouver du travail mieux payé dans les villes. Sans une aide préventive appropriée, elles vont faire de plus en plus confiance à quelqu’un qui va leur dire qu’elles vont devenir serveuses dans un restaurant ou elles vont même s’enfuir à la recherche d’un travail mieux payé.

En plus de l’augmentation de l’aide préventive, les gouvernements devraient faire plus afin de de stigmatiser les victimes du trafic et d’autres formes d’abus sexuel afin qu’elles déposent plus facilement des plaintes plus nombreuses et qu’elles puissent devenir des agents de sensibilisation des autres aux vrais dangers qu’elles peuvent rencontrer en recherchant du travail à l’étranger et comme faire pour les éviter. Davantage de programmes sont aussi nécessaires pour appuyer leurs efforts de reprendre leurs vies afin que celles qui se sont échappées puissent regagner à la fois le respect de soi et l’autosuffisance économique nécessaires pour être capables de conseiller les autres et, en tant que membre accepté par leurs communautés, contribuer aux efforts de surveillance des incidents de violence.

La violence contre les enfants vivant dans la pauvreté perpétrée par les autres personnes vivant dans la pauvreté

Les enfants vivant en extrême pauvreté sont bien sûr sujets aux mêmes types de violence au sein de leurs familles et communautés que les enfants provenant d’autres groupes socio-économiques. Cependant, la violence peut prendre d’autres dimensions à cause des tensions particulières auxquelles les familles vivant en extrême pauvreté doivent faire face comme résultat de l’insécurité constante dans laquelle ils vivent.

Un de nos membres d’Haïti, M. Jacques Petidor, dit au regard du cycle de violence au sein des communautés pauvres : « Etre coincé au sein de ta propre catégorie sociale représente un risque. On risque de prendre la voie facile, celle qui peut descendre à de très bas niveaux. Quand on a vécu la violence, on fait payer les autres avec la même violence. Quand un enfant est seul, des choses lui passent par la tête, il ne sait pas à qui recourir. Rejoindre un gang donne l’impression d’appartenance à un groupe, mais en réalité on est toujours seul, tous les membres du groupe vivent un stéréotype, coincés dans les mêmes actions au jour le jour. Ce n’est pas un choix, c’est quelque chose à quoi la vie nous oblige quand un jeune, un enfant est aussi seul et peut tomber sur la route qui mène à la violence. »

Un autre père dit : “C’est humiliant de ne pas pouvoir nourrir sa famille. Ca te fait mal au cœur, tu veux faire du bien pour tes enfants, pour toi-même, même aider un ami si tu peux te le permettre. Tu te sens inutile. Parfois tu te sens mieux dans la rue, mais quand tu rentres à la maison les problèmes familiaux te font de la peine. Tu sens la violence en toi, et c’est ainsi que les autres sentent la violence en eux-mêmes. La vie peut te pousser à faire mal aux autres de la même manière que les autres te font mal. Si tu ne peux pas trouver un équilibre en toi, si tu ne peux pas accepter la vie comme elle est, alors tu fais ce que tu ne devrais pas faire.  »

Toujours en Haïti, Jacqueline Plaisir dit : “Vivre dans la précarité signifie souvent ne pas avoir de quoi manger, mais après les voisins font preuve de solidarité. Par contre, quand la solidarité se brise, on s’affame. Et parfois la souffrance est trop grande et la patience se transforme en colère.  »

Un autre père ailleurs en Amérique Centrale qui voit sont fils pris dans la vie d’un gang se rappelle sa propre jeunesse quand il a été obligé à rejoindre des soldats de la guérilla et dit : « La faim fait mal. Quand tu as faim et que quelqu’un te demande de faire quelque chose pour de l’argent, tu ne connais pas les ennuis que cela pourrait t’apporter et tu dis oui à cause de la misère. Les trafiquants de drogues recrutent nos enfants et après on nous dit que c’est la faute à nos enfants. »

Une mère voit son fils prendre des drogues. Une autre mère voit son fils menacé s’il ne rejoint pas un gang et dit : « Nos adolescents sont une proie facile car ils grandissent ayant peur d’eux-mêmes, ils ne croient pas en eux-mêmes, ils ne croient pas qu’ils peuvent réussir avec leurs propres forces. Ils sont une proie facile pour ceux qui détruisent leur enfance. »

Les jeunes qui rejoignent des gangs, tant dans les pays industriels que dans les pays en voie de développement, disent souvent que le délit est la seule manière d’aider à nourrir leur famille.

Les parents parlent de la manière dont les jeunes grandissent en étant accusés de manière continue de violence même quand ils sont innocents : « A partir du moment où mon fils avait 7 ou 8 ans, ses professeurs l’ont accusé de toutes les mauvaises choses qui arrivaient à l’école, seulement parce qu’il était le seul Romani. »

« Le gouvernement affirme que la violence vient des quartiers pauvres et on appelle notre région la zone rouge. Cela veut dire que personne ne va jamais faire confiance à aucun d’entre nous. Les magasins ne nous donnent pas de crédit, les banques ne nous accordent pas de prêt et nos jeunes ne peuvent jamais avoir des opportunités à l’école ou trouver du travail décent à cause de l’endroit où l’on vit. »

Des obstacles à la dénonciation

Outre le manque de respect de soi, les victimes de la violence au sein de leurs familles et communautés choisissent souvent de ne pas dénoncer la violence parce qu’ils sont conscients que les punitions vont détruire d’autres vies, pas seulement celles des auteurs de la violence, mais aussi celles de ceux dépendant de cette personne pour leur survie. Dans certains endroits, les conditions dans les prisons sont tellement sévères que même une peine courte signifie risquer la vie du prisonnier. Les familles que nous connaissons en sont très préoccupées. Le viol a des répercussions à vie pour ses victimes, mais dénoncer un viol peut équivaloir à une peine de mort pour un jeune auteur sans améliorer la vie de la victime, et dans certains cas aggraver le sentiment de culpabilité de la victime. Les victimes de la violence sont aussi inquiètes que les enfants des auteurs soient affamés : « J’aurais sur la conscience le fait de condamner ceux qui m’ont fait du mal même s’ils m’ont fait beaucoup de mal. Je ne veux pas que leurs enfants souffrent. Je ne veux pas qu’ils meurent en prison. Je veux qu’ils se rendent compte qu’on est tous une famille. »

Les enfants et les familles qui ont une expérience directe des conséquences involontaires, mais dures doivent sentir que les mécanismes de dénonciation sont liés à un système judiciaire qui est humain ou qu’ils pourraient avoir pour résultat l’assistance de la victime et de sa famille sans mettre de la pression pour renvoyer en justice l’auteur de la violence.

A la recherche des chemins vers la paix

Les jeunes de Rwanda que nous connaissons et qui ont été les victimes de beaucoup de sortes de violence ne cherchent pas des mécanismes de dénonciation, mais des voies vers le pardon : « Si on essaye de punir les gens, la violence va seulement empirer dans notre société. Les gens vivant en extrême pauvreté nous enseignent que la paix doit être construite ensemble, jour après jour, et que celle-ci est la seule voie pour avancer.  » Des enfants en RDC ont trouvé des moyens de convaincre leurs parents d’arrêter la violence envers les autres. Les jeunes volontaires travaillant avec eux disent « Nous allons reconstruire notre pays à l’aide de la force et de l’imagination des enfants. » Le défi dans ces situations est donc de trouver des moyens d’offrir des services qui vont au-delà de l’assistance individuelle et dont le but est la réconciliation de la communauté dans son ensemble.

Quels mécanisme pouvons-nous trouver afin d’aider les communautés en extrême pauvreté à sortir du désespoir engendré par la violence ? Quelles approches peuvent être développées qui vont au-delà de la punition des auteurs, reconnus eux aussi souvent comme des victimes, afin de les impliquer –en tant que possible- pour ramener plus de justice tant aux victimes qu’aux coupables ? Les victimes de la violence vivant en extrême pauvreté dans beaucoup de parties du monde portent en elles-mêmes une aspiration profonde envers la paix, et une connaissance unique de la manière dont on peut trouver des moyens d’avancer ensemble malgré tout. Nous avons besoin de leurs voix et de leurs contributions pour structurer notre travail afin de mettre fin à la violence.

Diana Skelton
Déléguée générale adjointe
Genève, 1er Octobre 2010

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Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés.
S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré.

Joseph Wresinski

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