La crise on sait ce que c’est, car on a toujours connu des crises

imprimer envoyer a un ami
Partager, Share, Compartir

Les participants de l’Université Populaire Quart Monde d’Ile de France réfléchissent sur le thème de la crise

La crise ! Ce mot revient en force dans la bouche des hommes politiques, des universitaires et des journalistes. Mais ceux qui ont la vie dure à cause de la misère ont une expérience et une réflexion sur un tel sujet dont on n’entend pas parler…

Que signifie le mot crise pour ceux qui ont toujours eu la vie dure, quelles crises ont-ils connues ? Et quelles conditions pour vaincre la crise leur paraissent-elles nécessaires de réunir ? L’université Populaire Quart Monde d’Ile de France a travaillé sur ce thème en janvier. Voici quelques extraits de leurs échanges, dans un dialogue avec Michel Jacquier, de l’Agence Française de Développement.

On sait ce que c’est car on a toujours connu des crises : dans une crise tout s’enchaîne, perte du logement, du travail, des amis, de son indépendance… La crise vient aussi après une rupture.

Patricia Cardon : J’ai commencé à vivre une crise quand j’ai déménagé dans un autre quartier. Ça a été la dégringolade. Le nouveau quartier, on s’y fait pas. Ça a engendré beaucoup d’arrêts maladie, pour mon mari. Il ne se sentait pas à l’aise de me laisser toute seule dans le quartier. Il a été licencié.

Chantal Peaudeau : Je connais une personne qui a vu la crise arriver parce que son mari a perdu son travail. Ils attendaient les assedics [1]. Ils vivaient avec les allocations familiales mais l’ex épouse de son mari avait besoin de la pension alimentaire. Ils l’ont retenue sur les allocations familiales. Il a fallu qu’ils vivent sans rien pendant deux mois. Ensuite, elle a été aidée pour monter un dossier de surendettement. Elle dit qu’elle ne sait pas si elle arrivera à mettre la tête en haut un jour. (…)

Il y en a parmi nous qui doivent vivre aussi des ruptures comme moi j’ai vécu il y a un an. Le 30 janvier, c’était la fin des assedics . Ils m’envoient un dossier à remplir en décembre. C’est le temps des fêtes, il n’y a pas d’activité, alors on reçoit le 27 janvier la réponse comme quoi on n’a pas droit à l’allocation de solidarité spécifique. On se retrouve sans rien. C’est inadmissible. Il faudrait faire des choses pour qu’il n’y ait pas de rupture. C’est là qu’il y a la crise.

On a connu des crises en Mai 68 ou lorsqu’on est passé à l’Euro [2]

Manuel Martin : En mai 68, j’étais un gamin à l’époque. C’était la galère ! J’habitais dans un bidonville, pas d’eau, pas d’électricité, rien, mes parents allaient chercher à manger pour nous. On était comme des paysans, les pieds dans la gadoue. Une image qui m’est restée, c’est les manifestations. Je m’aperçois qu’on voit encore la même histoire en 2009. On voit que dans certains pays, c’est la galère. Ça n’a rien avancé. On est en 2009, on a les moyens de pouvoir s’en sortir. Je comprends pas comment le gouvernement se met dans des histoires comme ça.

Chantal Peaudeau : Pour nous, la crise, ça a été au passage de l’euro , la vie a beaucoup augmenté. Une personne nous a dit qu’avant, avec 500 F, elle faisait les courses pour une semaine, pour une famille de 7 personnes. Maintenant, avec 75 E, elle ne fait plus rien. Quand les choses augmentent de 30 centimes d’euros, pour certains ce n’est rien, pour nous deux francs d’augmentation, c’est beaucoup.

 

On a été choqué par la crise alimentaire

Patricia Cardon : On a été beaucoup choqué par la crise alimentaire. Dans des pays, on met à contribution les enfants pour le ramassage de l’eau, pour la recherche de la nourriture. Mais c’est ce qui se passe aussi en France, on voit des enfants qui vont aux bornes incendie pour récupérer des bidons d’eau parce qu’ils n’ont pas l’eau aux caravanes. On voit, dans les fins de marché, des enfants qui vont récupérer les fruits un petit peu touchés. Il n’y a pas que les enfants qui le font.

Marie Varon : Il faut se battre pour que la vie soit moins chère, le loyer moins cher, pour l’avenir de nos enfants, pour leur construire un futur. On refuse qu’on choisisse à notre place.

Michel Jacquier : Il y a beaucoup de similitude entre les situations de crise que vous avez évoquées et la crise mondiale. .La crise actuelle me fait penser à un vélo. Tant que le vélo roule, tout va bien. Mais, quand le vélo s’arrête, il ne tient plus en équilibre. Il tombe. On avait un système économique qui marchait bien, mais qui reposait sur des choses artificielles. Un jour, ces choses se dégonflent et le système économique ne marche plus. On a une crise de confiance. On a l’impression d’une économie mondiale qui n’a plus de but, plus de motivation. Du coup, la consommation diminue. Vous allez me dire : « on est dans une crise de riches puisque ce sont les gens qui consommaient beaucoup, qui, maintenant consomment moins. » Mais cette crise, si elle est au départ une crise de gens qui ont de l’argent, va devenir la crise de tout le monde parce qu’à partir du moment où l’économie va ralentir, il va y avoir plus de chômage. Le bureau international du travail prévoit que, dans le monde, il devrait y avoir, dans les mois qui viennent, 20 millions de chômeurs en plus. Jusque là, on pensait avoir trouvé un système merveilleux qui nous permettait d’avoir une croissance permanente. Brusquement, on voit que ce système peut connaître des effondrements.

Avec la crise financière plus personne ne parle de la crise alimentaire. Or, les causes fondamentales de cette crise, sont toujours là et, si on ne fait rien, on va vers de graves difficultés en matière d’alimentation. Il y a la crise alimentaire, il y a une crise énergétique, il y a cette menace d’un climat qui se réchaufferait. Par rapport à toutes ces menaces, nos jeunes sont face à ces grands défis. La crise actuelle peut être une chance dans la mesure ou un certain nombre de questions peuvent se reposer. Elle peut être l’occasion de les traiter enfin et qu’elles soient pris en compte par les gouvernements.

Pour sortir de la crise, il faut avoir un but

Daniel Mendocha : En 2005, j’ai démissionné de mon travail pour un emploi mieux payé qu’on m’avait proposé. Je n’ai pas pu le faire car ma santé s’est détériorée. Je me suis retrouvé en invalidité. Ça m’a fermé les portes. Dans le même temps, la propriétaire de mon logement a fait des travaux. Elle m’a mis dehors. Je me suis retrouvé à vivre dans ma voiture. Tout s’est écroulé. J’ai tout pris dans la figure. J’ai dégringolé. Tout est arrivé en même temps. C’était une crise générale. Tous mes amis sont partis. Ils ont eu peur que je leur demande des services. Après, j’ai eu la chance de tomber sur Jean-Marie qui m’a aidé à faire les papiers, à trouver un logement dans un foyer d’immigrés. Dans la vie, il faut persévérer. Il faut prendre sur soi, avoir un but. Aujourd’hui, j’ai atteint mon but d’avoir un appartement. Les anciens amis ne sont jamais revenus. En période de crise, il faut se battre pour garder sa dignité. Il faut rester humble face à la crise, la supporter dignement mais sans se résigner, sans se foutre en l’air. Heureusement qu’il y a une fin.

On peut avoir besoin d’assistanat un temps, mais il faut savoir s’en séparer

Redouane Belmokadem : Il faut refuser l’assistanat. J’ai jamais voulu être très assisté. Si je commence à être assisté je tomberais de plus en plus. Je préfère m’en sortir moi même. A Paris, ce qui manque le plus c’est les logements, et le travail. Il faut qu’on se batte pour le logement. Il y a de plus en plus de sans abris. Avec le logement, on peut trouver du boulot et puis on peut se reposer…

Mauricette Simon : J’ai pas eu honte d’avoir de l’assistanat pendant une période, pour se remonter. Quand on a une charge de famille derrière soi, l’assistanat peut servir à faire un petit relèvement du budget et surtout cela peut aider pour ne pas priver les enfants. Moi je n’ai pas eu honte d’aller aux restos du cœur [3], et de revenir avec mes cabas pleins pour donner à manger à mes gosses. Mais cela a duré le temps que je me retrouve à la surface. Il ne faut pas trop en profiter. Je peux dans un mois, deux mois ne plus en avoir besoin, et laisser la part aux autres.

Daniel Mendocha : L’assistanat j’en ai pas profité quand j’étais SDF [4] . Les portes se fermaient. On me refusait tout. Les restaurants du cœur m’ont ouvert la porte quand j’ai eu l’adresse d’un foyer mais pas avant. L’assistanat il faut que ce soit pour tout le monde ou pour personne. Mon nouveau loyer c’est la moitié de mon salaire, j’ai été obligé de trouver un emploi, un chèque emploi service pour pouvoir terminer mes fins de mois, obligé d’avoir un deuxième emploi, c’est inadmissible.

 

Il faut se battre pour les droits et une protection sociale

Louisa Benregreg : Ces américains qui se sont trouvés face à l’expulsion de leur maison cela nous renvoyait à nos propres peurs de l’expulsion. Ces gens là vivent une autre situation que la nôtre, ils ne vivent pas la même pauvreté. Beaucoup de ces familles américaines avaient des emplois, des voitures, des maisons et ils étaient expulsés très vite donc ils allaient directement dans la pauvreté. Nous on vit pas cette chose là. D’abord on n’a pas les mêmes accès au crédit, les trois quart d’entre nous n’ont pas de maison, quelquefois même on n’est pas dans notre propre logement. Et puis on a des mécanismes de défense face à la pauvreté puisqu’on la vit toute l’année. On a parlé avec plusieurs familles dans la cité où j’habite et on s’est dit, avec ces familles américaines, on a juste en commun la peur de l’expulsion. On a presque tous vécu l’expulsion. Sur 20 ans, on a au moins vécu une ou deux expulsions donc fatalement cela nous renvoie à nos meubles que l’on vire à la rue, à l’hôtel… cela nous renvoie à nos angoisses Il faut se battre et puis se battre pour avoir plus de droits et se faire protéger surtout. On est beaucoup à penser comme ça dans le Quart Monde.

Chantal Peaudeau : On se rend compte que l’on n’est à l’abri de rien même si on pense avoir des droits on peut se retrouver sans rien. Il faut se battre aussi pour économiser en cas de coup dur. Et quand on perd un emploi, il faut un soutien et un délai pour faire face pour ne pas être pris au dépourvu du jour au lendemain, pour ne pas être viré de son appartement.

Louisa Benregreg : Il y a vingt ans, quand il y avait des expulsions, on était expulsé en un mois. Alors que maintenant, il y a des protections, il y a des mécanismes qui se mettent en place, si on sait un petit peu se défendre, on peut se battre.

Marie Varon : Le problème c’est que l’on ne connaît pas tous ses droits. Quand cela arrive, souvent c’est trop tard.

Michel Jacquier : Vous avez dit que ce qui vous avait permis de tenir et d’en sortir, c’était d’avoir un but et une motivation. Je pense qu’on est au cœur du sujet. Il y a la nécessité d’avoir des droits, de connaître ses droits et de savoir les faire valoir. Il faut éviter les ruptures brutales. Ce qui est effectivement très dangereux dans une situation qui se dégrade c’est si brusquement il y a une rupture et qu’on n’a pas le temps de réagir, qu’on a pas le temps de s’organiser. Ce que vous dites sur les expulsions est fondamental. Effectivement, le fait de pouvoir avoir des mécanismes de défense qui donnent du temps, qui permettent de gérer la situation, cela change absolument tout. Les situations de crise ne sont pas celles qui permettent le mieux de construire de la solidarité parce que le premier réflexe est que chacun veut s’en sortir tout seul mais, que l’on parle des individus ou que l’on parle des pays, le problème est exactement le même, il n’y aura de solution possible à la crise que collective. Il faut que les pays arrivent à travailler ensemble, à se mettre d’accord sur des politiques communes. Il faut aussi qu’il y ait plus de solidarité entres les individus dans chacune des sociétés. Si la crise permet de rebondir vers cela et bien elle aura été utile.

Penser à des solutions qui engagent notre futur

Côme de Bourboux : Il s’agit d’arrêter de colmater les problèmes par des solutions à court terme mais de prendre le temps de réfléchir à des solutions qui engagent notre futur comme les problèmes liés à l’environnement. Ce ne sont pas uniquement des problèmes économiques. Il faut se mettre ensemble, réfléchir avec plus de solidarité. Peut-être que la crise est l’occasion d’une prise de conscience. La preuve c’est qu’il y a de plus en plus d’initiatives, de mouvements citoyens, de gens qui se mettent ensemble dans tous les pays du monde et qui s’engagent face à tel ou tel problème de société, notamment l’environnement.

Michel Jacquier : La difficulté est que le temps du politique n’est pas en général le temps des problèmes qui se posent à notre société. Le temps d’un homme politique c’est le temps qui sépare une élection d’une autre élection. Or nous sommes aujourd’hui dans des situations où une politique publique nécessite une action dans la durée, dans le long terme, que cela soit une politique de résorption des problèmes d’habitat, que ce soit une politique d’efficacité énergétique, ou autre. Peut être que des moments de crise permettent à la réflexion sur le temps long d’émerger et de prendre le pas sur le temps court qui est celui du politique.

[1] Allocations de chômage

[2] En 2001, plusieurs pays européen ont adopté une nouvelle monaie, l’euro.

[3] Organisme de distribution alilmentaire

[4] Sans domicile fixe

photo

Là où des hommes sont condamnés à vivre dans la misère, les droits de l’homme sont violés.
S’unir pour les faire respecter est un devoir sacré.

Joseph Wresinski

logo facebook