Intervention de Mr Hugues De Jouvenel
Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002
Prospective en Europe
- Une démarche prospective
- Les tendances lourdes
- Intervention de M. Patrick Venturini
- Intervention de Mr Frans Polen
- Intervention de M. Van Breen
- Bronislaw Geremek, historien, ancien ministre des affaires étrangères de Pologne
- Intervention de Mr Hugues De Jouvenel
- Intervention de Xavier Godinot
- Rapport de l’atelier n° 1 par Mr François Vandamme, Conseiller général au Ministère Fédéral de l’Emploi
- Rapport de l’atelier n° 2 par Mme Marjorie Jouen
- Rapport de Louis Join-Lambert pour l’atelier n° 3
- Rapport de l’Atelier n° 4 par Gérard Fonteneau
- Rapport de l’atelier n° 5 par Mme Fran Bennett
- Intervention de Claude Ferrand sur « Les conditions du partenariat avec les populations en situation de pauvreté »
- Intervention de Béatrice Deroitte
- Intervention de Mr Marc Couillard
- Intervention de Mr Azzédine Abdelmadjid
- Débat animé par la présidente de séance, Mme Lizin
- Intervention de Philippe Maystadt, Président de la Banque européenne d’investissement.
- Conclusion de Mr Bruno Couder
C'est un peu difficile, après les témoignages et les analyses que nous venons d'entendre, de retomber dans la cuisine du programme et de la démarche qui nous est proposée. L'exposé de Mr Geremek, je l'avoue, m'interpelle profondément. D'abord, parce que, quand on le voit parler de tous ces siècles de misère, de pauvreté et d'exclusion, force est de se demander si l'on n'est pas face à une tendance, non seulement lourde, mais irréversible. Et s'il est donc encore besoin de s'interroger sur la possibilité d'y remédier, à l'horizon 2010, comme nous l'ont proposé les sommets européens et comme nous le propose Xavier Godinot.
C'est vrai aussi qu'après l'analyse qu'il nous a faite, et là je vais être un peu plus provocant, j'ai un peu envie de dire : mais où est le problème ? de quoi parlons-nous ? Le problème réside-t-il parmi les pauvres ? ou le problème dans nos sociétés qui, semble-t-il, ont besoin d'entretenir, de sécréter cette pauvreté ? Et, si l'on adhère à cette deuxième analyse, cela veut dire, en gros, que l'on affirme (Mr Geremek, pardonnez moi si je caricature un peu votre propos) que la pauvreté est un mal nécessaire. Donc il est normal que ce mal soit accepté. Donc il est compréhensible qu'il n'y ait pas une mobilisation plus forte pour le prévenir.
Où est le problème ? Est-il dans le hiatus évoqué entre l'économique et le social, quoique ce hiatus nous renvoie à un autre problème qui est celui de l'arbitrage entre le court, le moyen et le long terme. On a fort bien dit que le fait de ne pas prévenir l'exclusion génère la délinquance qui, à son tour, génère un coût qui, tôt ou tard, devrait être réintégré dans le système économique.
Finalement quelle est la question qui nous occupe durant ces deux journées ? Est-ce la pauvreté, la grande pauvreté, l'exclusion ? ou bien pourquoi nos sociétés sécrètent-elles ce phénomène d'exclusion ? pourquoi ont-elles besoin, puisque si j'ai bien compris c'est un peu ce que nous a été dit ce matin, d'entretenir ce volant ? Je fais exprès de prendre un discours de technicien. C'est un volant de pauvreté, de personnes en situation de grande fragilité.
Mais ce n'est pas pour dire cela que vous me donnez la parole, je le sais bien, et donc je vais essayer de recentrer mon propos sur ce qu'il m'a été demandé de vous présenter.
Pour l'essentiel la raison d'être d'une démarche prospective appliquée à ces questions est évidemment le fait que par rapport au passé qui est du domaine du fait accompli et donc du fait connaissable (ce qui n'empêche pas d'ailleurs parfois les historiens de se disputer autour de différentes interprétations de l'histoire) le futur est du domaine du non-fait. Vous nous avez parlé d'un droit à l'histoire pour les pauvres. Moi, je dis : les pauvres ont aussi droit à un futur et le futur est d'une teinture différente, parce que lui, il est du domaine du non-accompli, il n'est pas prédéterminé. Par conséquent, il échappe au domaine de la connaissance, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a pas de tendances lourdes, des pesanteurs. Il est important de bien les identifier, mais l'avenir est du domaine, j'ai envie de dire, de la liberté.
Je crois qu'un point tout à fait fondamental dans la démarche prospective que nous aimerions mener ensemble c'est l'idée qu'il n'y a pas de fatalité absolue dans le fait que la pauvreté s'aggrave encore, se perpétue, se reproduise indéfiniment. Il y a différents futurs possibles devant nous. Alors, s'agit-il de futurs possibles de société ou de futurs possibles portant exclusivement sur la question de la pauvreté et de l'exclusion ?
Il y a plusieurs futurs possibles devant nous ;c'est à nous d'essayer de les anticiper, de ne pas considérer que nous sommes par avance condamnés. Et puis, il y a une deuxième idée dans la démarche prospective : si l'avenir est ouvert à plusieurs futurs possibles qu'il est important d'anticiper, il est vrai qu'il est aussi affaire de pouvoir et de volonté. Voici quelques remarques rapides sur le domaine du pouvoir. La première est pour rappeler cette phrase célèbre de Talleyrand que l'on évoque souvent : « quand il est urgent, c'est déjà trop tard. » Nous entendons à longueur de temps, les décideurs, y compris les décideurs politiques qui sont supposés incarner le long terme dire : je fais ceci, car je n'ai pas le choix, sous-entendu j'ai laissé filer la situation jusqu'à un point tel que le jeu est forcé, comme ont dit aux échecs. Je suis acculé dans les cordes et je ne peux qu'essayer de m'ajuster à une situation que je n'ai pas choisie. Ce sont, en réalité, les événements qui décident à ma place.
Je crois que l'intérêt de l'anticipation, à défaut d'être à même de nous dire avec certitude ce que sera demain, est de nous alerter sur des évolutions possibles, lorsque l'on peut encore , soit les éviter, soit infléchir le cours des événements. Il y a là une pédagogie de l'anticipation à faire vis-à-vis de nos décideurs trop happés par ce que l'on appelle volontiers aujourd'hui la tyrannie de l'urgence, trop happés par des fonctions de pompiers du social. Mais il y a aussi une pédagogie de l'anticipation à faire plus généralement vis-à-vis de tous les membres d'une société, pas plus ou pas moins les pauvres que les autres. S'ils veulent avoir une certaine maîtrise sur leur destin, il convient pour eux de prendre conscience qu'ils disposent d'un certain pouvoir, d'une parcelle de pouvoir et de ne pas laisser les marges de manoeuvre être grignotées par les événements, par les circonstances. Quand je dis : ils ont une marge de manoeuvre, je ne suis pas naïf au point d'imaginer qu'ils ont tout pouvoir, pas plus les hommes politiques que les pauvres ou le citoyen moyen. Nous nous trouvons sur une scène sur laquelle coexistent différents acteurs, plus ou moins puissants, qui vont (si vous me permettez l'expression) ramer dans des directions qui seront plus ou moins consensuelles ou opposés. D'où le fait que nous disions : l'avenir dépendra des facteurs, des acteurs aussi et de la stratégie poursuivie par ceux-ci.
Nous sommes tous, quel que soit notre statut social, un acteur au moins potentiel. On a parlé du savoir des pauvres, je dis aussi qu'il y a un pouvoir des pauvres. Nous avons tous une parcelle de pouvoir, même si l'on est enclin à la négliger, sous prétexte qu'elle est trop petite, qu' elle est infime, que l'on ne sait pas en faire bon usage et qu'il y a des gens infiniment plus puissants dont dépend notre avenir. En effet, notre avenir dépend du jeu des acteurs et si on laisse seuls les riches agir, si on laisse seuls ceux qui ont avantage à la reproduction du système agir, il y a fort à parier que les tendances lourdes dont nous a parlé Mr Geremek se reproduiront indéfiniment à l'identique. Donc il doit y avoir chez nous une capacité, j'ai presque envie de dire, de révolte contre la propension des acteurs dominants sur la scène à reproduire indéfiniment les mêmes pratiques. Je disais : l'avenir est domaine de volonté. Je prends une image. J'aime bien dire : nous sommes tous au fond dans la position du navigateur qui, à la fois doit essayer d'anticiper le vent qui se lève (pour cela il utilise un instrument qui s'appelle la vigie ) et le récif qui guette sa route. Pour cela il va éventuellement faire des scénarios exploratoires, il va se poser la question : que peut-il advenir de mon environnement stratégique ? que peut-il advenir de la société à laquelle je participe ? Et puis le même navigateur, mais cette fois-ci en tant qu'acteur, utilise un autre instrument, le gouvernail. Alors il va se poser la question : que puis-je faire ou qu'ai-je envie de faire ? comment puis-je tirer profit des opportunités, des menaces de mon environnement pour sortir de la situation dans laquelle je me trouve ? pour avancer dans la direction que je me suis choisie ?





