Intervention de Mr Frans Polen

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Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002

Mesdames, Messieurs,

On peut considérer l'avenir et l'histoire d'un point de vue large, mais on peut également le faire en creusant la marche concrète de la vie pour y trouver les questions de fond et les vrais défis. 

Ma famille a eu la chance, avec l'aide d'un volontaire d'ATD Quart Monde, après un travail de 5 ans, de pouvoir écrire son histoire  : nous avons pu retracer, depuis 1747, sept générations de misère et de combat pour survivre, de combat pour nos enfants, pour l'avenir, combat qui continue aujourd'hui.

La pire des choses qui puisse arriver à une famille est d'être cassée, quand - à cause de la pauvreté- les enfants sont placés, comme cela s'est passé avec mes soeurs, mes frères et moi-même. Voici ce que ma mère en dit: « La misère rendait notre vie impossible. Il fallait bien que quelque chose se fasse pour nos enfants. Mais leur placement me rendait désespérée : rien ne m'intéressait plus. Trop souvent le placement des enfants déchire la famille à tout jamais. Nous avons eu la chance de trouver des personnes qui se sont engagées à nos côtés pour que les enfants puissent revenir à la maison. »

Que s'est-il passé, pour que nous puissions revenir à la maison et reprendre en mains le cours de la vie familiale? Ma maman raconte aujourd'hui : « On m'a clairement mis devant le choix : laisser tomber la boisson ou laisser tomber les enfants. A ce moment-là je me disais : 'de quoi se mêlent-ils ?' mais aujourd'hui je suis contente qu'on m'ait mise devant ce choix, car il m' a rendu responsable. Mais aussi important que d'avoir fait appel à moi, est le fait que j'ai pu compter sur des intervenants extérieurs qui se sont engagés à mes côtés. »
Des familles comme la nôtre, partout en Europe, font tout pour pouvoir rester ensemble. En même temps, ces familles sont tout à fait conscientes  que, seules, elles ne se sortent pas de cette pauvreté. Cependant, elles ont peur, parce que leur expérience leur apprend que l'aide apportée se retourne trop souvent contre leur vie familiale. C'est pourquoi ces familles préfèrent garder le maximum possible de distance vis-à-vis des intervenants sociaux. 

Face à cela, la première question liée à nos travaux d'aujourd'hui et de demain, serait : quelle aide, quel accompagnement aident vraiment ? Une chose nous semble très claire : le paternalisme ne nous fait pas avancer car il nous rend, en tant que famille, encore plus dépendants. Je connais des familles qui sont traitées de façon tellement paternaliste qu'elles n'ont plus aucune liberté d'initiative. En 10 ou 20 ans elles n'ont pas avancé d'un pouce. Une aide, un accompagnement ne peuvent être positifs que si on nous donne, à nous aussi, la possibilité d'assumer notre responsabilité face à l'avenir. 

Notre famille a eu la chance de pouvoir disposer d'une aide sociale par l'intermédiaire d'une personne avec qui nous pouvions dialoguer, qui ne venait pas nous voir tous les jours, mais sur qui nous pouvions compter quand nous avions besoin d'elle. 

Plus la vie est difficile et plus la misère dure, moins tu trouves de personnes autour de toi, moins on tient compte de ce que tu penses et de ce que tu fais.
Le pire, dans une situation de pauvreté, ce n'est pas le manque financier, c'est d'être regardé de haut : on vous fait clairement sentir d'une façon ou d'une autre que vous n'êtes capable de rien et si les gens vous répètent cela, jour après jour ou mois après mois, vous finissez par  le croire. Ainsi, ma maman a ressenti une telle honte que, pendant des années et des années, elle n'a rien osé  entreprendre. Cette exclusion de notre famille  ne nous a quittés que quand des gens, après bien des années d'efforts aussi, sont venus nous chercher pour nous faire sortir de l'oubli. Cet engagement nous permet de dire aujourd'hui : « Les gens comme nous  ne sont pas moins  que les autres. »

A côté de cette co-responsabilité face à l'avenir, cet engagement durable de personnes à personnes est une deuxième nécessité absolue. Permettez-moi de clarifier cela :

Pendant des années, j'ai travaillé dans un lavoir et actuellement je suis peintre. Récemment, une jeune stagiaire est venu travailler dans notre atelier. Après quelques jours seulement, plusieurs de mes collègues disaient : « Cela ne va pas marcher ». Je leur ai  fait comprendre clairement qu'ils n'ont pas le droit de dire que cette personne n'avait rien à offrir.
Tout un chacun a un talent, un domaine sur lequel il est très fort . Personne n'est irrécupérable. Est-ce que la société prend bien le temps de découvrir les talents cachés des personnes les moins qualifiées, à partir desquels elles pourront aller loin, si on croit et investit en elles ? Qui prendra le temps de découvrir ces talents et de chercher les formations qui leur correspondent ? Qui prendra le temps nécessaire pour accompagner cette formation ? 

Quand on dit « prendre le temps », plusieurs questions se posent :

- comment considère-t-on le temps pris avec des personnes très peu qualifiées: comme du temps perdu ou comme un vrai investissement, comme une chance pour bâtir un vrai avenir ?
- Nous savons que tout investissement a son prix : quel risque osons-nous et voulons-nous encore prendre avec des personnes qui ont été mise depuis longtemps hors-jeu dans notre société ? 

Moi-même, j'ai dû passer deux fois mes examens de peintre. Deux fois de suite, je ne les ai pas réussis. Alors le responsable de l'atelier est allé au centre de formation pour parler avec le maître-peintre car il ne comprenait pas ce qui m'empêchait d'obtenir mon diplôme. J'ai recommencé parce qu'ils ont cru en moi et m'ont donné de l'espace pour avancer . Leur confiance a fait que j'arrivais à peindre  de mieux en mieux: je devenais de plus sûr dans mes gestes, sentant de moins en moins de pression sur moi. 

Quand on sait d'où l'on vient, on sait combien il est important «de ne pas marcher à côté de ses chaussures »  pour pouvoir aller de l'avant avec quelqu'un dont la vie est plus difficile que la sienne. C'est ce qui m' a fait dire à la stagiaire dans notre atelier : « Tu aurais dû me voir moi quand je suis arrivé ici : je me sentais beaucoup moins capable que toi. Je suis sûr que tu vaux beaucoup plus que tu ne le crois. » Aujourd'hui, elle travaille encore avec nous. Et je fais tout pour qu'elle ne doive pas tout le temps poncer du bois, mais qu'elle puisse aussi peindre au rouleau et qu'on ne la traite pas comme la petite jeune qui fait le café pour les autres. 

Depuis des générations, les gens à qui on n'accorde déjà pas beaucoup de chances, sont très rapidement exclus. Pour eux, la loi de la jungle continue. Si, en Europe, nous voulons vivre selon la Déclaration Universelle des Droits de l' Homme, nous ne pouvons pas, pour des générations encore, continuer à exclure des êtres humains comme s'ils étaient irrécupérables et sans aucun avenir. Non. Il faut se mettre derrière leur volonté d'aller de l'avant : ainsi nous irons  très loin, tous ensemble.
Je vous remercie.

Frans Polen

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L’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines (IRFRH) est un organe du Mouvement ATD Quart Monde.
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