Intervention de M. Van Breen

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Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002

Nous sommes très heureux de pouvoir tenir cette session dans les bâtiments du Comité Economique et Social, où se poursuit depuis des années une réflexion sur la place des plus pauvres, notamment à l'occasion des sessions européennes de l'Université Populaire du Quart monde. 

Mr Polen et moi  allons, chacun à notre manière, vous parler des attentes et des craintes face à l'avenir des populations  les plus pauvres en Europe, et apporter ainsi des éléments de réponse à la question que le  père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement ATD Quart Monde nous posait depuis de longues années: " La stratégie du mouvement, n'est-elle pas de nous lancer 20 ans en avant, de chercher à connaître ce que veut le Quart Monde pour ses enfants dans 20 ans ? Comment situer les plus pauvres dans les 20 ans qui viennent, si nous ne savons pas la place qu'ils ont dans la société d'aujourd' hui ? "

Mr Frans Polen, à vous la parole
Intervention de Mr Frans Polen : 

 

Herman van Breen :

 

Merci pour cette introduction : ce que vous venez de dire sur le fait de « ne pas marcher à côté de ses chaussures » quand on veut aller de l'avant avec quelqu'un dont la vie est plus difficile que la sienne, me fait penser à ce que Mme Mc Alees, présidente de la République irlandaise, exprimait dans son discours du millénaire devant le Parlement irlandais :

“« Pour l'Irlande, les ombres du passé se lèvent. Aujourd'hui, l'Irlande est un pays du premier monde avec une mémoire du tiers monde, une mémoire qui nous rend modestes, qui nous rappelle la fragilité de tout, une mémoire qui nous rappelle que trop de personnes à travers le monde se réveillent chaque matin  dans la terreur et la peur.  Elles aussi ont besoin de s'imaginer qu'un jour les ombres se lèveront. Elles aussi ont besoin d'amis pour que ce rêve devienne réalité. Nous avons une histoire longue et fière d' être un tel ami, un champion des pauvres, des oppressés, des ignorants et des négligés. »

J'ose affirmer ici que de se rappeler d'où l'on vient, ce dont vous parlez tous les deux, est d'une importance  cruciale pour la manière dont nous nous considérons au sein de l'Europe, et notamment pour nos relations avec les pays qui rejoindront prochainement l'Union Européenne : pas en donneurs de leçons, mais en toute humilité.
Encore merci pour votre introduction. 

Mesdames et  messieurs,  

Sans vouloir être exhaustif, je vais essayer à mon tour de vous présenter 4 domaines sur lesquels  des familles très pauvres nous expriment leurs attentes et leurs craintes face à l'avenir de l'Europe. 

1. Quand on leur pose la question « quelle est la première attente des plus pauvres ? », ce qu'elles répondent immédiatement, qui leur donne la force de se lever le matin pour affronter le monde, et qui les lance vers l'avenir, est bien : « que nos enfants aient un meilleur avenir que nous ”». Comme le disait une jeune mère : «  Avec tout ce que j'ai vécu et vu, je ne  sais pas si je pourrai un jour encore regarder les autres dans les yeux en me sentant égale à eux. Cela, on peut le changer pour mes enfants. S'il n'y avait pas mes enfants, j' aurais baissé les bras déjà depuis longtemps.”»

Ou comme le dit un travailleur belge illettré : “« Pour moi, avoir un métier est inaccessible mais pas pour mes enfants, s'ils réussissent à l'école ”». Ou encore un  réfugié tsigane ayant fui la Roumanie:  «  Je veux que mes enfants aillent à l'école, qu'ils ne deviennent pas comme moi, qui suis obligé de faire la manche. »

S'il y a une chose qui donne espoir et élan pour l'avenir à des parents souvent considérés comme indignes ou incapables, c'est bien le bonheur de leurs enfants. Et s'il y a une chose qui fait que tant de pères et de mères se sont trouvés au bout du rouleau, à la rue, dans des centres psychiatriques, ou dans l'errance et le désespoir total, souvent pour de longues années, c'est  bien de voir leur projet familial cassé par le placement de leurs enfants.  Mr. Polen l'a souligné avec force. Ce n'est pas un hasard s'il y a un an et demi, des membres engagés du Mouvement ATD Quart Monde, riches et pauvres appartenant à une dizaine de pays européens, ont formulé le coeur de l'orientation commune de leurs actions et engagements comme suit : « Nous voulons agir pour que chacun ait le droit et les moyens de vivre en famille. Nous voulons faire progresser en Europe le droit à la promotion familiale pour toutes les familles qui vivent en grandes difficultés ... Les parents doivent pouvoir être pleinement acteurs du développement de leurs enfants et tout doit être fait pour que les enfants puissent grandir dans leur famille ......»

2. La deuxième interpellation sur la direction que nos sociétés doivent prendre, concerne le choix de fond que nous faisons en tant que personnes et sociétés : voulons-nous libérer les  pauvres de la misère ou gérer leur vie dans la pauvreté,  leur permettre de vivre dans la dignité et la fierté ou seulement de survivre ? Cette interpellation est exprimée par ce  père de famille parlant de son jeune qui, à 21 ans, venait de recevoir pour la première fois son revenu minimum garanti : « “ Depuis quelque temps, mon fils avait une amie.  Tout allait bien.  Ils s' aimaient beaucoup.  Mais maintenant elle est partie.  Qui voudrait se marier à un jeune qui n'a qu'un porte-monnaie faiblement rempli à la fin de chaque mois et sans perspective d'avenir ?  Comment sa copine, comment sa future famille pourraient  être fières de lui ? ». Ce père  nous fait comprendre que l'allocation minimale garantie, instaurée dans la plupart des  pays de l'Union et qui constitue un énorme pas en avant par rapport à l'insécurité  quotidienne des personnes et ménages sans autres ressources, n'apporte pas une vraie solution pour l'avenir. 

Dans plusieurs  pays, la volonté de remettre au travail les chômeurs de longue durée exerce une énorme pression sur ceux-ci et sur leur premiers interlocuteurs publics. Ainsi par exemple, certaines réglementations n'octroient  des subsides que pour les familles et les personnes que le service social a pu faire sortir de la dépendance des allocations.  Un directeur de service social nous a dit avoir vu plusieurs de ses collègues licenciés par leur conseil municipal, pour ne pas avoir assez fait baisser le nombre d'ayants droit aux allocations sociales et pour avoir ainsi fait 'louper' à leur commune d'importants subsides.“« Nous sommes  de plus en plus poussés à être des chasseurs de  pauvres, à contrôler , à punir au moindre soupçon d'abus. Dans ce climat de méfiance, il n'y a plus aucun moyen d'accomplir notre première mission  qui est d'être des interlocuteurs entre les citoyens et la commune. »

Mr. Polen a déjà souligné combien la logique du contrôle, de la tutelle, de l'efficacité à tout prix sont des voies sans issues. Et combien les plus démunis ont besoin de vrais interlocuteurs  prêts à s'engager avec eux.  Le père Joseph Wresinski interpellait l'Europe, en juin 1987, lors de la fête du 30e anniversaire de la communauté européenne, avec la question suivante :
« Amis, ici présents, je lègue à chacun de vous cette interrogation : suis-je vraiment un artisan de l'Europe de tous ? Ce que je fais, ce que je dis, ce que je propose, permet-il la réalisation d' une Europe où les plus pauvres seront enfin libérés?  Permet-il la réalisation d'une Europe des droits de l'homme ? »

3. La troisième attente des population les plus pauvres, dont je veux parler ici, est lié à cette notion de la liberté et des droits de l'homme. Parler de la pauvreté en termes de droits de l'homme met en lumière que les hommes, femmes, jeunes et enfants qui vivent dans la pauvreté sont avant tout des personnes et des familles qui refusent d'être réduites à leurs problèmes. Ce sont des personnes qui  vivent, pensent, rêvent, prient, s'aiment, dansent, mais qui souffrent de ne pas être considérées comme des êtres humains égaux en dignité.
Le 17 octobre passé, dans plusieurs lieux en Pologne, des personnes sans-logis et leurs amis ont distribué un petit tract à l'occasion de la Journée Mondiale de l'élimination de la pauvreté. Sur ce petit papier était écrit :  « Cher Ami, aujourd'hui c'est la Journée Mondiale du Refus de la Misère. Celui à côté de qui tu passes, riche ou pauvre, il est comme toi, un être humain. En le respectant tu te respectes toi-même. Toi et moi, nous avons le droit à la vie digne. Tant que la misère existera, manquera à toi aussi quelque chose. On n'est jamais si pauvre qu'on n'a rien à offrir. Ne sois pas indifférent. Regardes-nous avec sympathie. »

Les plus démunis nous font comprendre que la pauvreté n'est pas une question de problèmes à résoudre, de législations ou de mesures à améliorer, mais d'abord une question  de personnes à rencontrer. Ils nous demandent de situer la lutte contre la pauvreté sur un tout autre niveau, celui de la communauté.  Dans ce sens, on peut affirmer que les textes fondamentaux comme la Déclaration universelle des droits de l'homme, reflètent bien cette aspiration des plus pauvres à être considérés comme des frères et des soeurs de la même famille humaine. 

L'affirmation  de l'égale dignité de tout être humain  comme clé essentielle pour combattre la misère,  l'importance de  bâtir la communauté avec ceux  qui ont trop longtemps été méprisés et exclus, l'engagement de faire participer de façon active les très pauvres à la construction d'un avenir de tous, sont de plus en plus présents aussi dans les textes de l'Union Européenne.  Le père Joseph Wrésinski a été précurseur de cette évolution quand il a réalisé un rapport en  février 1987, pour le Conseil économique et social en France, sur la base de trente ans d'engagement, de connaissance et d'action avec et à partir des plus pauvres.  Ce rapport a ensuite donné lieu au vote d'une loi d'orientation qui a mis  en route une politique globale, concertée et ambitieuse, pour vaincre la misère.  Au niveau de l'Union européenne, le sommet des chefs d'Etat de Nice a adopté des objectifs de lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, qui reprennent, dans leur quatrième objectif, la nécessité de promouvoir la participation et l'expression des personnes en situation d'exclusion, et le partenariat entre tous les acteurs publics et privés concernés : les partenaires sociaux, les organisations non-gouvernementales, les services sociaux, les entreprises et tous les citoyens.

Ces objectifs de lutte contre la pauvreté, les plans nationaux d'inclusion,  la Convention sur l'avenir de l'Europe lancée à Laeken, la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne qui affirme le droit inviolable de tous à la dignité humaine sont des points d'appui pour nos réflexions d'aujourd'hui, de demain et des années à venir. 

 

4. Permettez-moi de terminer avec deux petits exemples étonnants qui à mon avis indiquent bien comment une histoire de pauvreté et d'exclusion sociale peut basculer dans une histoire de solidarité et de fraternité, au-delà des frontières.

- Il y a quelques années, un jeune couple aux Pays-Bas (Willem et Ina,  issus de familles où depuis 3 générations tous les enfants avaient été placés dans des institutions ou des familles d'accueil  à cause de la grande pauvreté) a demandé au service qui gérait tous ses revenus, d'envoyer chaque mois 45 florins, soit 22 Euros pris sur leurs allocations, à une organisation de parrainage international, pour permettre à un enfant en Colombie de grandir près de sa mère. « On nous a retiré nos enfants ”», disaient-ils, « mais nous pouvons peut-être aider cet enfant à être heureux dans sa famille ”».  Le travailleur social qui gérait leur budget a refusé de libérer ce montant pour cette solidarité au-delà des frontières, argumentant qu'ils avaient déjà du mal eux-mêmes à boucler leurs fins de mois. Et c'est vrai que la plupart de leurs fins de mois sont faites de pain et de pâtes. Mais Willem et Ina n'ont pas baissé les bras. Ils ont recueilli auprès de leurs parents, frères et soeurs, et ce pendant 2 ans, les 22 Euros par mois pour les envoyer en Colombie. « Nous avons peu, mais eux ont sans doute encore moins que nous ”». Cette même famille découpe régulièrement des articles de presse sur la situation d'enfants pauvres partout dans le monde. La grand-mère me confiait un soir : « Il y a tant d'enfants qui vivent à la rue ; il y a même des enfants qui sont vendus pour leurs organes ! Et des pays où des enfants meurent dans des orphelinats parce qu'on ne prend pas assez soin d'eux. Même en Europe des familles vivent  à côté d'une décharge...... Dès fois j'en pleure, mais quand je le fais je le fais le soir. Sinon mon mari serait trop pris de chagrin. ”»

- Il y a trois semaines, j'ai découvert un fait historique très semblable, qui se passait au printemps 1847. A cette époque, un groupe d'indiens Choctaw aux Amériques (moins de 20 ans après avoir été chassé des terres de leurs ancêtres, où des milliers de personnes de leur ethnie avaient été tuées) a collecté une somme de $170 pour venir en aide aux victimes de la grande Famine des Pommes de Terre en Irlande. Cette somme, pris de leurs maigres ressources, représente  la valeur actuelle de 5000 Euros. Là aussi, des pauvres tendent la main à d'autres au delà des continents.  Lors d'une retransmission de cette histoire, des ethnologues, historiens et détenteurs des traditions des tribus indiens, se sont demandé quelle délibération avait pu  faire décider à un groupe qui avait déjà tellement souffert de venir en aide à d' autres, loin de chez eux. Un écrivain a parlé d'un jeune indien Choctaw qui refusait d'aider les blancs qui les avaient traités de façon inhumaine en les chassant de leurs terres. Le soir avant la décision finale, son arrière-grand-mère lui raconte -pour l'aider à discerner- l'histoire du long voyage du tribu de 20 ans avant. Elle lui raconte que sa mère y avait perdu, comme tant d' autres familles, un de ses enfants, qui aurait été aujourd'hui son frère aîné. Le jeune, qui a toujours rêvé d'avoir un frère aîné, comprend. Le lendemain, il fait savoir aux anciens de la tribu: « il faut envoyer de l'aide à ce peuple qui traverse aujourd'hui ce que nous avons vécu hier. » 

Je nous souhaite 2 journées nourries de cette communauté humaine solidaire dans laquelle les plus démunis nous invitent d'investir le meilleur de nous-mêmes, en mettant ensemble nos moyens, nos connaissances, nos convictions.

Nous savons que, si nous nous y mettons vraiment,  l'histoire de  la pauvreté et de l'exclusion sociale peut basculer de la honte à la fierté de nos pays,  d'une plaie qu'on cache à la plus grande force de l'Europe, qui se sera réconcilié enfin avec tous ses citoyens, dans l'immense richesse de leur diversité.  

Merci.

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L’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines (IRFRH) est un organe du Mouvement ATD Quart Monde.
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