Intervention de Claude Ferrand sur « Les conditions du partenariat avec les populations en situation de pauvreté »
Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002
Prospective en Europe
- Une démarche prospective
- Les tendances lourdes
- Intervention de M. Patrick Venturini
- Intervention de Mr Frans Polen
- Intervention de M. Van Breen
- Bronislaw Geremek, historien, ancien ministre des affaires étrangères de Pologne
- Intervention de Mr Hugues De Jouvenel
- Intervention de Xavier Godinot
- Rapport de l’atelier n° 1 par Mr François Vandamme, Conseiller général au Ministère Fédéral de l’Emploi
- Rapport de l’atelier n° 2 par Mme Marjorie Jouen
- Rapport de Louis Join-Lambert pour l’atelier n° 3
- Rapport de l’Atelier n° 4 par Gérard Fonteneau
- Rapport de l’atelier n° 5 par Mme Fran Bennett
- Intervention de Claude Ferrand sur « Les conditions du partenariat avec les populations en situation de pauvreté »
- Intervention de Béatrice Deroitte
- Intervention de Mr Marc Couillard
- Intervention de Mr Azzédine Abdelmadjid
- Débat animé par la présidente de séance, Mme Lizin
- Intervention de Philippe Maystadt, Président de la Banque européenne d’investissement.
- Conclusion de Mr Bruno Couder
Nous allons vous présenter à trois voix la démarche
et les résultats de deux programmes expérimentaux franco-belges de croisement
des savoirs.
L’Institut de recherche et de formation du Mouvement
ATD Quart Monde a réalisé une
recherche action-formation entre des militants associatifs ayant vécu la grande
pauvreté et l’exclusion sociale, des scientifiques et des professionnels
intervenant dans différents domaines des droits fondamentaux. Nous avons pu
ainsi expérimenter les conditions du partenariat avec les populations en
situation de précarité et de grande pauvreté.
L’option de départ est que tout homme porte en
lui une valeur fondamentale, inaliénable qui fait sa dignité d’être humain.
Tout être humain a une égale dignité (art. I de la loi française d’orientation
relative à la lutte contre les exclusions). C’est à ce titre que la société se
doit de garantir l’accès effectif de tous aux droits fondamentaux dans les domaines de l’emploi, du logement, de
la protection de la santé, de la justice, de l’éducation, de la formation et de
la culture, de la protection de la famille et de l’enfance.
Cette option permet d’affirmer que l’autre quel qu’il
soit est d’abord mon semblable parce qu’il participe à la même humanité, avant
tout ce qui peut me différencier de lui. Tout être humain est doté d’une
intelligence et peut participer à la croissance de la connaissance pour
transformer le monde.
Les questions que nous avons traitées sont celles-ci :
-
De quelle connaissance ont besoin les plus pauvres ?
-
De quelle connaissance ont besoin les équipes d’action ?
-
De quelle connaissance ont besoin nos sociétés nationales et nos communautés internationales, pour combattre efficacement la pauvreté et l’exclusion sous toutes ses formes et pour vivre ensemble ?
L’expérience nous a appris que les personnes en
situation de grande pauvreté et d’exclusion sociale ont une connaissance, un
savoir d’expérience liés à leur vécu de résistance à la misère et qu’il est
nécessaire de partir de leur compréhension de leur condition de vie pour lutter
avec elles contre la misère. Pour cela, il appartient à ceux qui ont acquis un
savoir scientifique pour informer, expliquer et interpréter les situations, à
ceux qui ont acquis un savoir d’action, de transformation des situations, de
faire place à et de s’appuyer sur la connaissance qu’ont les pauvres à partir
de leur vécu.
Ces trois types de savoir sont chacun partiel et
indispensable l’un à l’autre pour acquérir une connaissance plus juste et plus
complète de la réalité, afin d’agir ensemble sur les causes de la misère et de
l’exclusion.
Chacun de ces trois savoirs est autonome et ne peut
être utilisé par l’autre. Ils s’éclairent mutuellement quand ils sont mis en
réciprocité et en dialogue.
Le Mouvement ATD Quart Monde, fondé par un homme, Joseph
Wresinski, ayant vécu lui-même l’humiliation du mépris à cause de la misère,
rassemble des personnes en situation de grande pauvreté, des personnes qui ont
choisi de vivre à leurs côtés dans la durée et des personnes solidaires,
engagées dans la société pour que celle-ci change son regard et ses pratiques
vis à vis de ceux qui vivent des conditions inhumaines et dégradantes. Il a
entrepris, avec des personnes, des familles et des groupes de populations très
démunis, en partenariat avec les différents services publics et privés, des
actions communautaires de promotion des droits fondamentaux dans tous les
domaines.
C’est par la pratique du savoir dans la rue, des
bibliothèques de rue et de la prise de parole dans les universités populaires
Quart Monde que nous avons élaboré ce nouveau concept du croisement des
savoirs.
Nous avons testé et identifié les conditions de cette démarche de croisement des savoirs pour qu’elles puissent être enseignées et pratiquées.
Dans un premier programme, Quart Monde-Université,
nous avons réuni des universitaires, chercheurs et professeurs de différentes
disciplines et dans un second programme, Quart Monde Partenaire, des
acteurs professionnels intervenant dans différents domaines et mandatés
par leurs institutions avec, dans les deux cas, des militants ayant vécu la
misère adossés à l’expérience de leur milieu et de leur
association.
Une équipe pédagogique était chargée d’accompagner
les différents acteurs et d’animer le croisement des savoirs par des méthodes
appropriées.
Dans le premier programme, un conseil scientifique
était chargé de valider la rigueur de la recherche par le croisement des
savoirs.
Et dans le second programme, un conseil d’orientation
était chargé d’étudier l’adaptation des conditions et des apprentissages
requis, pour se former à une connaissance réciproque entre professionnels,
institutions et personnes en situation d’exclusion sociale et à une action en
partenariat en vue d’éradiquer la misère.
Les méthodes et le contenu de la recherche,
co-écrits par les acteurs-auteurs, ont fait l’objet du livre : « Le
croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble ».
Les méthodes, les conditions et les apprentissages
pour améliorer les interactions entre des personnes du milieu de la pauvreté et
des professionnels vont être publiés dans un document qui sortira
prochainement, intitulé : « Le croisement des pratiques. Quand
le Quart Monde et les professionnels se forment ensemble ».
Les résultats de ces deux programmes expérimentaux montrent qu’on ne peut pas connaître le vécu et la pensée des plus pauvres sans la contribution de l’analyse qu’ils font de leur condition de vie, ni agir contre la pauvreté de façon efficace, sans leur participation active.
Dans les deux expérimentations, les questions et les problématiques ont été élaborées par l’ensemble des acteurs, à partir de leurs différents points de vue et notamment celui de ceux qui vivent les conditions les plus dures. Ce processus oblige les savoirs établis et reconnus à se repositionner, à se réajuster, voire à se remettre en cause.
Nous l’avons vérifié à plusieurs reprises, le point de vue argumenté des personnes en situation de grande pauvreté remet en cause certaines idées, certains concepts et en crée de nouveaux. Sur le plan de l’action, l’expérience vécue de la pauvreté peut modifier les solutions pensées sans eux par les institutions. Il ne s’agit pas d’intégrer ou d’insérer les pauvres à la société. Il s’agit de créer les conditions pour qu’ils soient, avec les autres, acteurs de transformation de la société pour éliminer les causes de la misère.
Beaucoup de violences et de frustrations seraient évitées, si on donnait les moyens matériels et culturels aux personnes des milieux de pauvreté de comprendre ce qu’elles vivent, d’exprimer ce qu’elles pensent, ce à quoi elles aspirent et de participer au dialogue sur tous les sujets de la vie ; pour concevoir et être acteurs comme les autres d’une vie en société où l’égale dignité de chacun serait respectée et où il ferait bon vivre ensemble.
Mme Béatrice Deroitte, qui accompagnait les professionnels au sein de l’équipe pédagogique dans le programme Quart Monde Partenaire, va vous présenter les conditions pour que le croisement des savoirs puisse avoir lieu, dans un partenariat qui respecte les différents points de vue et qui permette de vivre ensemble.
Puis Mr. Marc Couillard, qui était acteur avec le groupe des militants ayant vécu la misère, vous donnera quelques exemples où la connaissance mutuelle a opéré un changement des représentations et des pratiques.





