Intervention de Claude Ferrand sur « Les conditions du partenariat avec les populations en situation de pauvreté »

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Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002

Nous allons vous présenter à trois voix la démarche et les résultats de deux programmes expérimentaux franco-belges de croisement des savoirs.
L’Institut de recherche et de formation du Mouvement ATD Quart Monde a réalisé une recherche action-formation entre des militants associatifs ayant vécu la grande pauvreté et l’exclusion sociale, des scientifiques et des professionnels intervenant dans différents domaines des droits fondamentaux. Nous avons pu ainsi expérimenter les conditions du partenariat avec les populations en situation de précarité et de grande pauvreté. 

L’option de départ est que tout homme porte en lui une valeur fondamentale, inaliénable qui fait sa dignité d’être humain. Tout être humain a une égale dignité (art. I de la loi française d’orientation relative à la lutte contre les exclusions). C’est à ce titre que la société se doit de garantir l’accès effectif de tous  aux droits fondamentaux dans les domaines de l’emploi, du logement, de la protection de la santé, de la justice, de l’éducation, de la formation et de la culture, de la protection de la famille et de l’enfance.
Cette option permet d’affirmer que l’autre quel qu’il soit est d’abord mon semblable parce qu’il participe à la même humanité, avant tout ce qui peut me différencier de lui. Tout être humain est doté d’une intelligence et peut participer à la croissance de la connaissance pour transformer le monde.

Les questions que nous avons traitées sont celles-ci :

  • De quelle connaissance ont besoin les plus pauvres ?

  • De quelle connaissance ont besoin les équipes d’action ?

  • De quelle connaissance ont besoin nos sociétés nationales et nos communautés internationales, pour combattre efficacement la pauvreté et l’exclusion sous toutes ses formes et pour vivre ensemble ?

 

L’expérience nous a appris que les personnes en situation de grande pauvreté et d’exclusion sociale ont une connaissance, un savoir d’expérience liés à leur vécu de résistance à la misère et qu’il est nécessaire de partir de leur compréhension de leur condition de vie pour lutter avec elles contre la misère. Pour cela, il appartient à ceux qui ont acquis un savoir scientifique pour informer, expliquer et interpréter les situations, à ceux qui ont acquis un savoir d’action, de transformation des situations, de faire place à et de s’appuyer sur la connaissance qu’ont les pauvres à partir de leur vécu.
Ces trois types de savoir sont chacun partiel et indispensable l’un à l’autre pour acquérir une connaissance plus juste et plus complète de la réalité, afin d’agir ensemble sur les causes de la misère et de l’exclusion.
Chacun de ces trois savoirs est autonome et ne peut être utilisé par l’autre. Ils s’éclairent mutuellement quand ils sont mis en réciprocité et en dialogue.
Le Mouvement ATD Quart Monde, fondé par un homme, Joseph Wresinski, ayant vécu lui-même l’humiliation du mépris à cause de la misère, rassemble des personnes en situation de grande pauvreté, des personnes qui ont choisi de vivre à leurs côtés dans la durée et des personnes solidaires, engagées dans la société pour que celle-ci change son regard et ses pratiques vis à vis de ceux qui vivent des conditions inhumaines et dégradantes. Il a entrepris, avec des personnes, des familles et des groupes de populations très démunis, en partenariat avec les différents services publics et privés, des actions communautaires de promotion des droits fondamentaux dans tous les domaines.
C’est par la pratique du savoir dans la rue, des bibliothèques de rue et de la prise de parole dans les universités populaires Quart Monde que nous avons élaboré ce nouveau concept du croisement des savoirs. 

Nous avons testé et identifié  les conditions de cette démarche de croisement des savoirs pour qu’elles puissent être enseignées et pratiquées.

Dans un premier programme, Quart Monde-Université, nous avons réuni des universitaires, chercheurs et professeurs de différentes disciplines et dans un second programme, Quart Monde Partenaire, des acteurs professionnels intervenant dans différents domaines et mandatés par leurs institutions avec, dans les deux cas, des militants ayant vécu la misère adossés à l’expérience de leur milieu et de leur association.
Une équipe pédagogique était chargée d’accompagner les différents acteurs et d’animer le croisement des savoirs par des méthodes appropriées.
Dans le premier programme, un conseil scientifique était chargé de valider la rigueur de la recherche par le croisement des savoirs.
Et dans le second programme, un conseil d’orientation était chargé d’étudier l’adaptation des conditions et des apprentissages requis, pour se former à une connaissance réciproque entre professionnels, institutions et personnes en situation d’exclusion sociale et à une action en partenariat en vue d’éradiquer la misère.

Les méthodes et le contenu de la recherche, co-écrits par les acteurs-auteurs, ont fait l’objet du livre : « Le croisement des savoirs. Quand le Quart Monde et l’Université pensent ensemble ».
Les méthodes, les conditions et les apprentissages pour améliorer les interactions entre des personnes du milieu de la pauvreté et des professionnels vont être publiés dans un document qui sortira prochainement, intitulé : « Le croisement des pratiques. Quand le Quart Monde et les professionnels se forment ensemble ».

 

Les résultats de ces deux programmes expérimentaux montrent qu’on ne peut pas connaître le vécu et la pensée des plus pauvres sans la contribution de l’analyse qu’ils font de leur condition de vie, ni agir contre la pauvreté de façon efficace, sans leur participation active. 

Dans les deux expérimentations, les questions et les problématiques ont été élaborées par l’ensemble des acteurs, à partir de leurs différents points de vue et notamment celui de ceux qui vivent les conditions les plus dures. Ce processus oblige les savoirs établis et reconnus à se repositionner, à se réajuster, voire à se remettre en cause. 

Nous l’avons vérifié à plusieurs reprises, le point de vue argumenté des personnes en situation de grande pauvreté remet en cause certaines idées, certains concepts et en crée de nouveaux. Sur le plan de l’action, l’expérience vécue de la pauvreté peut modifier les solutions pensées sans eux par les institutions. Il ne s’agit pas d’intégrer ou d’insérer les pauvres à la société. Il s’agit de créer les conditions pour qu’ils soient, avec les autres, acteurs de transformation de la société pour éliminer les causes de la misère.

Beaucoup de violences et de frustrations seraient évitées, si on donnait les moyens matériels et culturels aux personnes des milieux de pauvreté de comprendre ce qu’elles vivent, d’exprimer ce qu’elles pensent, ce à quoi elles aspirent et de participer au dialogue sur tous les sujets de la vie ; pour concevoir et être acteurs comme les autres d’une vie en société où l’égale dignité de chacun serait respectée et où il ferait bon vivre ensemble.

Mme Béatrice Deroitte, qui accompagnait les professionnels au sein de l’équipe pédagogique dans le programme Quart Monde Partenaire, va vous présenter les conditions pour que le croisement des savoirs puisse avoir lieu, dans un partenariat qui respecte les différents points de vue et qui permette de vivre ensemble. 

Puis Mr. Marc Couillard, qui était acteur avec le groupe des militants ayant vécu la misère, vous donnera quelques exemples où la connaissance mutuelle a opéré un changement des représentations et des pratiques.

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L’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines (IRFRH) est un organe du Mouvement ATD Quart Monde.
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