Intervention de Béatrice Deroitte

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Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002

« Les plus pauvres sont les premiers experts de la pauvreté. Les prendre comme partenaires dans une réflexion prospective sur l’Europe est indispensable ».
Comme Claude Ferrand vient de vous le dire, créer un tel dialogue est très exigeant. Il importe de créer les conditions pour que s’exprime et soit entendu le savoir de ceux qui ont été constamment exclus du droit à la parole, à la formation et à la culture.
Mais il ne suffit pas que ce savoir s’exprime et soit entendu, encore faut-il qu’il soit compris pour participer d’une nouvelle compréhension des situations de pauvreté et qu’il soit pris en compte pour co-concevoir et co-construire l’action.

Ces exigences, nous les avons donc expérimentées dans le cadre de ce programme Quart-Monde Partenaire. Le dialogue et la co-construction sont possibles pour autant qu’on veuille bien créer les conditions qui le permettront. Pour autant que l’on se démarque d’une « participation-alibi » qui prétend entendre les pauvres sans jamais les comprendre, qui prétend leur laisser une place (rarement) sans qu’à aucun moment, ils ne puissent réellement influer sur les décisions qui les concernent ou sur les orientations qui mettent en jeu leur vie.
Pour travailler ensemble, le préalable est sans nul doute de reconnaître les personnes en situation de pauvreté comme des acteurs à part entière. C’est les reconnaître comme disposant d’un pouvoir et d’un savoir incontournables pour penser les programmes et stratégies d’action susceptibles d’éradiquer la misère et de faire reculer la pauvreté.

Mais les positionner comme acteurs est loin d’être acquis d’emblée. La situation est au départ très inégalitaire.
Le pouvoir et le savoir sont au départ très inégalement répartis.
D’un côté, dans le monde des professionnels, des institutions, des politiques, nous trouvons des acteurs qui occupent d’emblée une position haute dans le dialogue. De l’autre, les acteurs du monde de la pauvreté occupent d’emblée une position basse.

  • Les premiers disposent d’un savoir socialement reconnu, alors que le savoir des personnes en situation de pauvreté reste à construire et n’a pas dans notre société de légitimité a priori.
  • Les premiers se distancient aussi de par leurs capacités d’expression, d’énonciation, d’abstraction, d’intellectualisation, … Nous savons combien ces capacités culturelles donnent du pouvoir à ceux qui les maîtrisent.
  • Les premiers connaissent les règles du jeu ; de par leur statut et leurs fonctions, ils ont le pouvoir d’agir, d’orienter ou de décider ; alors que les personnes en situation de pauvreté sont le plus souvent « sujets » de ce pouvoir mais avec l’expérience d’être traitées en « objet » : objet de procédure, de décision, de mesure, de règlement… parfois objet de sollicitude ou de concertation mais objet tout de même.

Assurer les conditions d’un réel croisement des savoirs va supposer de « croiser » aussi les pouvoirs. Cela suppose de gérer le pouvoir dont disposent a priori et inévitablement les acteurs-professionnels (qu’on les nomme experts, intervenants, politiques..). Cela suppose de construire et renforcer les parcelles de pouvoir dont disposent les acteurs du monde de la pauvreté.
L’enjeu est de créer les conditions d’un rapport de réciprocité par l’acceptation fondamentale de l’autre dans son savoir, dans sa parole et dans sa position.

Le programme nous a ouvert à un certain nombre de conditions et d’exigences pour mettre au travail ensemble des acteurs d’horizons si différents.

Face à cette inégalité qui caractérise inévitablement les échanges, il est essentiel que les acteurs issus de la pauvreté ne soient en rien inscrits dans un lien d’autorité ou de dépendance par rapport aux autres acteurs. Pour assurer une possible réciprocité dans la construction des savoirs, les personnes en situation de pauvreté doivent pouvoir trouver un espace de pensée et de parole, dégagé de toute emprise sur leur propre vie. On ne peut penser un quelconque partenariat si un lien de dépendance ou d’autorité vient renforcer la situation inégalitaire de l’échange.
Dans le milieu de la pauvreté, on le sait d’expérience : plus on est pauvre, plus on est dépendant des professionnels ; plus on est faible, plus on a affaire aux professionnels, jusque dans l’intimité même de sa vie ; plus on est pauvre, plus on a peur de ceux-là même qui ont pour mission de vous aider ou qui décident pour vous.

Les personnes en situation de pauvreté ne pourront se situer comme interlocuteurs qu’en référence à une association à laquelle elles appartiennent et qui les soutient. Une personne isolée ne pourra participer à ce type de travail sans courir de risque pour elle-même et sans se voir écraser sous le poids du savoir et du pouvoir des autres acteurs.
Les personnes en situation de pauvreté doivent pouvoir s’inscrire dans les échanges en tant que groupe : groupe qui se connaît, qui prépare, dans lequel chacun a la possibilité de faire valoir ses idées sans courir le risque du jugement, d’argumenter des idées… Sans cette préparation, le travail de croisement avec les autres acteurs est impossible.
Dans le programme, les acteurs issus de la pauvreté avaient ATD Quart monde comme appartenance et référence communes ; ils bénéficiaient de l’accompagnement d’un référent qui, dans l’intervalle des rencontres avec les autres acteurs, soutenait le travail et le cheminement des personnes les plus fragiles, pour permettre à chacun de construire sa pensée…

Le meilleur moyen de confronter réellement les points de vue pour produire une connaissance nouvelle et par là-même faire évoluer les pratiques des acteurs est de s’engager dans une production commune.
Dans ce programme, les acteurs ont définis eux-mêmes les thématiques et les contenus à travailler. Il s’agissait ici de réfléchir à -en même temps que d’expérimenter- l’amélioration de l’interaction entre les professionnels et les personnes en situation de pauvreté. Mais ce sont les acteurs eux-mêmes qui ont défini les nœuds autour desquels se jouaient ces interactions.
Nous allons y revenir. A propos de chacun de ces nœuds, ils sont entrés dans une écriture commune. Le passage à l’écrit oblige à aller jusqu’au bout dans la confrontation des points de vue. Autant dans l’échange oral on croit se comprendre, autant quand on met les points de vue à plat dans un écrit, les divergences se cristallisent. Nous voudrions insister ici sur la nécessité de ne pas réduire la divergence des points de vue pour obtenir une production consensuelle molle. Les échanges entre les acteurs aboutissent généralement à une analyse commune. Mais lorsque le désaccord ne peut être dépassé, il ne faut pas créer un accord factice sous prétexte que l’on cherche une production collective. Ces désaccords doivent être respectés sans être évacués.

Le dispositif de co-formation mettait donc en interaction des professionnels et des militants et c’était en même temps, l’objet de leurs échanges. Ils ont réfléchi aux obstacles qui se manifestaient dans l’interaction et aux conditions qui pourraient améliorer ces interactions.
Les acteurs ont ainsi identifié un certain nombre d’enjeux, de nœuds dans les interactions entre le monde des professionnels et des institutions et le monde des personnes en situation de pauvreté. Les acteurs ont formulé ces nœuds en termes de problématiques qu’ils ont mises au travail, en même temps qu’ils les ont en partie vécues dans la rencontre et la confrontation.

La place que peut prendre la logique de la personne dans le cadre des logiques des institutions.
Souvent les logiques des personnes et celles des institutions s’ignorent, se heurtent, s’affrontent. Souvent les logiques institutionnelles pèsent plus lourd dans le rapport de force, se font entendre plus fort.
Pourtant chacun se réfère ou recherche un même objectif : fournir de meilleures conditions de vie aux personnes en difficultés et faire respecter les Droits de l’homme.
Comment alors faire en sorte que les logiques de chaque acteur (en fonction de son savoir, de sa place, de ses intérêts spécifiques) soient prises en compte et, plus encore, comment faire évoluer ces logiques pour inscrire et renforcer les logiques de la personne au cœur des logiques des institutions ?

Une seconde problématique mise au travail renvoie à la connaissance et aux représentations :
La connaissance qu’ont les professionnels du milieu de la pauvreté est très souvent fondée sur des représentations et jugements négatifs ; de même, les personnes en grande pauvreté ont des représentations négatives des professionnels et des milieux institutionnels renforcées par un vécu souvent difficile. Chacun regarde l’autre par le filtre de ses cadres de référence (à partir de son expérience, de son rôle, de sa fonction, de sa position).
Ces représentations sont sources de malentendus et d’incompréhensions réciproques.
Comment faire évoluer nos représentations ? Comment mettre en dialogue nos cadres de référence ? Comment confronter nos sources de connaissance pour bâtir une connaissance partagée qui transforme les pratiques ?
La connaissance à bâtir ensemble n’a en effet de sens que s’il s’agit d’une nouvelle connaissance pour l’action, d’une connaissance pour la transformation des pratiques qui contribuera donc à améliorer les conditions de vie des personnes en grande pauvreté.

Une troisième problématique concerne la nature de la relation entre les professionnels et les personnes en difficulté.
Souvent ces relations sont vécues comme insatisfaisantes. Elles sont insatisfaisantes pour les personnes en difficulté qui qualifient la relation de mauvaise lorsqu’elles ressentent une absence de confiance à leur égard ou lorsqu’elles ne se sentent pas prises en compte. Elles parlent alors de méfiance, malveillance, mépris, abus de pouvoir et même de violence dans la relation.
Elles sont insatisfaisantes aussi pour les professionnels lorsque les personnes en difficulté et eux-mêmes ne parviennent pas à agir dans le même sens. Les personnes en difficulté sont alors perçues comme incapables, sans volonté, non respectueuses de leurs engagements voire de mauvaise foi.
Comment améliorer la relation entre professionnels et personnes en difficulté ? Comment faire évoluer la nature de cette relation  pour dépasser les peurs réciproques, pour que soient clairement posées les responsabilités et attentes de chacun, pour que se rencontrent les mots et que s’éclairent les langages, pour que cette relation prenne en compte le temps et le rapport au temps de chacun ?

Une quatrième problématique concerne les initiatives et les prises de risque.
Le programme nous a montré que les professionnels et le monde des institutions sont loin d’être les seuls à prendre des initiatives et des risques. Les initiatives et les risques que les personnes en difficulté prennent par rapport à elles-mêmes ou par rapport à leur milieu sont le plus souvent ignorés ou mal compris.
Prendre une initiative, c’est entreprendre quelque chose, c’est l’inverse de subir. Cela n’implique pas nécessairement un risque. La prise de risque impose que l’on se mette en danger soi-même mais également d’autres personnes ou des institutions.
Comme reconnaître mutuellement les initiatives et les risques pris par les uns et les autres ?
Comment créer une interaction constructive entre les prises de risque d’un professionnel par rapport à son institution et d’une personne vivant dans la pauvreté par rapport à son milieu ?
Ces initiatives et ces risques n’ont de sens que s’ils permettent d’aboutir à des transformations et de produire des innovations dans la durée.

Une cinquième problématique concerne la participation et les conditions pour être acteurs ensemble.
Cette problématique qui veut questionner la place qu’on accorde aux plus pauvres dans la construction des dispositifs, dans l’élaboration et la mise en œuvre des projets, est cruciale. Elle est cruciale parce que la participation des citoyens –tous les citoyens- est l’élément fondateur de la démocratie. La misère est un déficit de démocratie parce qu’elle entrave l’égale participation des personnes. La participation c’est sans doute le moyen démocratique, le plus efficace, pour lutter contre la pauvreté.
Participer, c’est ici être partie prenante du début à la fin d’un projet, de l’élaboration à l’évaluation, en passant par la prise de décisions concernant l’action entreprise.
Quelles conditions réunir pour permettre la participation agissante de chaque acteur ? Comment être acteurs ensemble ?

Le programme de co-formation nous a montré qu’il était possible, à certaines conditions, de travailler ensemble et d’avancer ensemble sur ces problématiques. Plus encore, il nous a montré la pertinence d’inscrire une réelle place aux plus pauvres dans les échanges et dans la construction des programmes qui les concernent, pour autant que, de part et d’autre, chacun soit reconnu comme expert d’une certaine connaissance de la pauvreté, que chacun ait la volonté de rencontrer l’autre dans sa propre vision des choses et accepte de se remettre en questions.

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L’Institut de Recherche et de Formation aux Relations Humaines (IRFRH) est un organe du Mouvement ATD Quart Monde.
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