Ecrire pour comprendre.

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Article paru dans Feuille de route Quart Monde, n° 392, février 2010

Volontaire, directeur du Centre International Joseph Wresinski, Jean Tonglet, tente dans cet article d’expliquer les raisons profondes et le sens de l’écriture dans le combat contre la misère.

Comment aborder la question de la connaissance, ou des connaissances, dont nous avons besoin pour combattre la misère et l’exclusion sans évoquer d’abord et avant tout l’acte posé en avril 1959, à Noisy-le-Grand, par le fondateur du Mouvement, le père Joseph Wresinski ? Né lui-même dans la précarité et la misère, il ouvre, ce 22 avril 1959 un cahier car il se sent l’obligation d’écrire chaque jour pour la découvrir plus profondément. Francine de la Gorce [1] le cite : « 22 avril : Aurais-je le courage de le continuer ces jours prochains ? C’est dur de tenir un cahier. Il faut de la discipline intérieure et de la volonté (…) La détresse des hommes est un mystère. Elle doit être comme le religieux, objet de déférence, de culte et rites. Sinon, les hommes s’habituent et quand ils la rencontrent, ils ne s’élèvent plus à son contact. Certains jours, peut-être, écrirai-je quelque chose sur le mystère de la détresse de l’homme ? »

Au commencement de la connaissance, il y a donc la reconnaissance que l’on ne connaît pas, que l’on ne sait pas, qu’il nous faut apprendre, nous laisser surprendre, être étonné, dérouté, que nous sommes face à un mystère. L’écriture quotidienne, si elle est une des dimensions constitutives de l’engagement des volontaires du Mouvement, ne leur est pas réservée. Tous les membres du Mouvement en ressentent la nécessité, chacun à sa manière et avec les moyens à sa disposition. Peut-être faudrait-il parler d’ailleurs des écritures plutôt que de l’écriture, car il en est qui traduisent le mystère de la détresse de l’homme par d’autres moyens que l’écriture : ils peignent, dessinent, photographient, enregistrent, filment…

Sans cette méditation, sans ces médiations aussi, que verrions-nous vraiment, que comprendrions-nous en profondeur ? Sans doute, aurions-nous vu et tenté de comprendre ce que tout le monde voit : des hommes et des femmes privés de logement, de travail, abîmés dans leur corps, sans ressources, etc. Mais aurions-nous compris qu’au-delà de tous ces signes extérieurs de pauvreté, cet homme, cette femme que nous rencontrions nous disait que « le pire de tout, c’est de n’être pas considéré comme un homme »… Aurions-nous compris, sans l’avoir écrit, sans l’avoir médité, l’immensité de l’amour d’une mère qui, bien qu’étant sans ressources, se ruine pour acheter une énorme peluche pour l’offrir à l’enfant qui lui a été retiré, dans un geste incompris qui lui sera une fois encore reproché ?

Cette écriture quotidienne et personnelle demeure essentielle. Si elle nous apprend parfois quelque chose sur ce que vivent les personnes et les familles plongées dans la pauvreté, elle nous apprend beaucoup sur nous-mêmes, nos a prioris, nos préjugés, et elle est à ce titre une école de vie. C’est aussi une école politique : « On ne peut prendre des leçons politiques qu’au cœur de la population et on ne peur le faire sérieusement qu’en écrivant de façon très rigoureuse. Une formation politique passe d’abord par le papier et le crayon. Nous disons « Les pauvres sont nos maîtres », parce que, collectivement, ils nous disent des choses qui ont une importance capitale pour la société. Il n’y a pas de maître qu’on écoute seulement, il n’y a que des maîtres qu’on transcrit ! » [2]..

D’où ces autres écritures, ces enregistrements de réunions, d’Universités populaires Quart Monde, ces interviews, patiemment retranscrites, mot à mot, relues avec leurs auteurs. De l’écriture personnelle à l’écriture commune, ensemble, c’est la même volonté de « connaître pour aimer, et d’aimer pour connaître » qui est à l’œuvre, quel que soit l’instrument utilisé pour écrire : la plume, le clavier, le pinceau, l’appareil photographique, la caméra,…

« Sans l’écriture, que comprendrions-nous en profondeur ? »

Aimer pour connaître, connaître pour aimer, mais connaître et aimer pour agir, ensemble, et combattre la misère et ses causes profondes. D’où l’exigence simultanée d’une écriture sur l’action, de sorte d’avoir en permanence les moyens de l’évaluer à l’aune de la seule question qui vaille : « En quoi l’action que nous menons permet-elle aux plus pauvres de se libérer ? ».

La décision prise, à la fin des années 1990, et sur la base de près de 50 ans d’expérience, de rassembler à Baillet-en-France, dans les locaux du Centre International Joseph Wresinski, l’ensemble des sources de connaissance patiemment rassemblées au fil des années, prend ainsi tout son sens. Il s’agit de nous assurer, tous ensemble, que rien ne soit perdu de cette histoire, que rien ne replonge dans l’obscurité – « l’obscurité, plus que le besoin, est la plaie de la pauvreté », a écrit Hannah Arendt – et que cet effort de renouveler sans cesse notre connaissance, pour nous rapprocher, peut-être sans jamais l’atteindre, du mystère de la détresse de l’homme, ne s’arrête jamais.

Jean Tonglet

[1] In L’Espoir gronde, Editions Quart Monde, 1992, p.117.

[2] In Revue Quart Monde, n° 188, novembre 2003 : « L’écriture, un enjeu politique », père Joseph Wresinski, 21 août 1975

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"Aimer pour connaître, connaître pour aimer sont les fondements de toute approche fraternelle".

Joseph Wresinski

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