Lettre aux Amis du Monde n° 61

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Mai 2005

Dialogue interculturel et communication

Editorial

Tout au long de l’histoire, des tournants décisifs ont marqué des progressions ou des reculs dans le développement de l’humanité. Des événements et des personnes ont symbolisé ces tournants : Averroès (Ibn Ruchd), Gutenberg, Leonardo da Vinci et, plus proches de nous, Gandhi, Nelson Mandela, et bien d’autres encore. Ces personnages ont introduit à leur époque des innovations d’ordre culturel, spirituel, politique, économique, apportant des bouleversements dans les relations des hommes entre eux et avec leur environnement. Ils ont contribué à façonner la lente évolution de l’humanité, souvent au prix d’incompréhensions, voire d’exclusion. Dans toutes ces épopées, l’histoire ne retient jamais - ou presque jamais - la contribution des personnes très pauvres à l’avancée de l’humanité. Pourtant, elles ont souvent été les révélateurs du besoin de mieux vivre ensemble, du besoin de reconnaître l’égale dignité de tout être humain pour avancer vers plus de justice et de fraternité. Elles ont souvent été à l’origine d’innovations dans le domaine éducatif, législatif, scientifique, comme n’a cessé de le rappeler sa vie durant Joseph Wresinski [1], résumant sa conviction en quelques mots : « Les pauvres sont à l’origine des idéaux de l’humanité… ».

L’arrivée des moyens modernes de communication, amorcée par la radio et la télévision et prolongée par l’ordinateur, le téléphone portable, l’Internet, constitue-t-elle un tournant majeur ? Peut-être. En tout cas, elle introduit des bouleversements dans les apprentissages, dans la communication, dans les relations humaines, dans les développements économiques, culturels, scientifiques… Et nous nous devons d’introduire les populations très démunies au coeur des débats d’aujourd’hui concernant la société du savoir et de l’information, concernant le dialogue interculturel - domaines sur lesquels tant d’experts se penchent mais au sujet desquels très peu est attendu de ceux vivant dans le dénuement extrême.

Pourtant… Ils vivent au quotidien des dialogues interculturels, dans leurs quartiers où se côtoient des personnes d’origines, de cultures multiples, aux expériences de vie diverses. Qu’ont-ils à nous apprendre à cet égard ? Et sommes-nous avides de savoir si et comment les personnes très pauvres souhaiteraient utiliser les moyens modernes de communication, téléphones portables, Internet… Et pour quoi ? Pour communiquer avec leur famille au loin, pour entretenir des liens d’amitié, pour apprendre de nouveaux savoirs, pour chercher un emploi… ? Et si elles ne les utilisent pas : est-ce parce que l’accès à ces moyens leur est difficile, est-ce aussi pour d’autres raisons ? Que pensent-elles de ces moyens ? Améliorent-ils ou non leurs conditions de vie, le regard que l’on porte sur elles ? De quelles façons ? Et les jeunes dans tout cela ? « Ce dont les jeunes et enfants du Quart Monde ont besoin, disait Joseph Wresinski, c’est de pouvoir créer, de pouvoir entrer dans ce monde qui invente l’humanité de demain. C’est de bâtir leur propre avenir. » Les moyens modernes de communication favorisent-ils des rapprochements entre jeunes de tous milieux ? Favorisent-ils une meilleure compréhension, des initiatives nouvelles ?

Ce sont là quelques questions parmi celles qui seront approfondies lors du séminaire restreint que nous organisons en septembre prochain avec des correspondants du Forum Permanent du pourtour méditerranéen. Le thème en sera : « Contribution des personnes et des familles très pauvres au dialogue interculturel dans la société de l’information ». C’est pour nous mettre à l’unisson de cet événement que ce numéro spécial de la Lettre est ciblé sur les nouvelles technologies et les relations interculturelles, vues et vécues par des personnes très pauvres de la région méditerranéenne. Il y a tant à dire sur ces questions et trop peu est dit du point de vue des plus pauvres. Accepteriez-vous, correspondants du Forum Permanent dans le monde, de nous envoyer par écrit - ou courrier électronique ! - vos réflexions et vos expériences à ce sujet ? Elles enrichiraient les travaux du séminaire et vous lieraient aux amis du pourtour méditerranéen.

HUGUETTE REDEGELD, VICE-PRÉSIDENTE

[1] Prêtre, fondateur du Mouvement international ATD Quart Monde (1917/1988).

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