Conclusion de Mr Bruno Couder
Journées d’étude prospective des 24 et 25 janvier 2002
Prospective en Europe
- Une démarche prospective
- Les tendances lourdes
- Intervention de M. Patrick Venturini
- Intervention de Mr Frans Polen
- Intervention de M. Van Breen
- Bronislaw Geremek, historien, ancien ministre des affaires étrangères de Pologne
- Intervention de Mr Hugues De Jouvenel
- Intervention de Xavier Godinot
- Rapport de l’atelier n° 1 par Mr François Vandamme, Conseiller général au Ministère Fédéral de l’Emploi
- Rapport de l’atelier n° 2 par Mme Marjorie Jouen
- Rapport de Louis Join-Lambert pour l’atelier n° 3
- Rapport de l’Atelier n° 4 par Gérard Fonteneau
- Rapport de l’atelier n° 5 par Mme Fran Bennett
- Intervention de Claude Ferrand sur « Les conditions du partenariat avec les populations en situation de pauvreté »
- Intervention de Béatrice Deroitte
- Intervention de Mr Marc Couillard
- Intervention de Mr Azzédine Abdelmadjid
- Débat animé par la présidente de séance, Mme Lizin
- Intervention de Philippe Maystadt, Président de la Banque européenne d’investissement.
- Conclusion de Mr Bruno Couder
En voyant le grand nombre
d’inscrits à cette session de prospective européenne sur le thème de la
pauvreté, je me suis demandé si c’était encore un effet du 11 septembre, et
j’étais un peu inquiet, car si tel était le cas, le risque serait grand que
l’intérêt pour la pauvreté ne soit pas motivé prioritairement par un refus de
la condition faite aux plus pauvres mais par la peur, qui se traduit dans la
question : “ Quel est le lien entre la montée des terrorismes dans le monde et
la pauvreté ? ” Comme il y a une quinzaine d’années certains se sont demandé “
quel est le lien entre la pauvreté et la dégradation de l’environnement ? ”. On
serait resté alors dans le grand courant de la peur des pauvres, dont Mr
Geremek hier nous a dit qu’il avait traversé les siècles, et qu’il a produit
l’enfermement et le travail forcé.
A écouter les intervenants et
les participants, je suis rassuré, cette rencontre se situe bien dans le
courant du refus de la misère. Et si une peur nous travaille, c’est la peur qui
habite les plus pauvres eux-mêmes par rapport à l’Europe et à l’avenir de leurs
enfants comme cette mère qui disait : “ Déjà l’école n’est pas capable
d’apprendre à mes enfants à lire et à écrire correctement en français, alors
comment vont-ils être préparés à apprendre les langues étrangères ?”
Voilà une peur fondée sur
l’expérience qui doit nous interroger, au moment où nous parlons de la
construction européenne.
Projeter le Quart Monde dans une prospective
Nous sommes donc venus pour
faire ensemble un effort de prospective sur l’avenir de l’Europe. Permettez-moi
de citer le Père Joseph Wrésinski qui tenait en 1981, devant un groupe de
volontaires d’ATD Quart Monde, des propos qui me paraissent bien éclairer notre
démarche :
“ Écrire l’histoire du Quart
Monde, c’est en tout premier écrire l’histoire qui va venir. C’est projeter le
Quart monde dans une prospective, c’est dans une certaine manière être prophète
du Quart Monde, devinant ce qu’il porte en lui de son demain. C’est cela le
vrai historien du Quart Monde : il s’introduit déjà dans un certain
déterminisme. Non pas du tout qu’il croirait que l’histoire est rigoureusement
déterminée, mais il s’introduit nécessairement dans les espoirs d’un peuple, et
ces espoirs le projettent toujours vers un devenir. (…) C’est pour cela que
nous avons dit que le vrai créateur d’histoire est quelqu’un qui possède une
très grande sensibilité, beaucoup d’imagination et plus encore d’amour, puisque
l’imagination est fille de l’amour.
Nous chercherons donc l’histoire
qui s’annonce parce qu’elle se vit déjà, dans les souffrances des populations
d’aujourd’hui. Parce que dans cette souffrance s'exprime déjà l’histoire de
demain. Dans la souffrance, dans le mépris subi, mais aussi dans la révolte qui
sourde et bouillonne au cœur des populations. Et dans l’espérance, puisque
celle-ci est d’abord le refus de ce qui est. Nous écrirons l’histoire des refus
qui sont le présage de demain. ”
Cette hantise du Père Joseph de créer l’histoire du Quart Monde, dont Mr Geremek hier matin nous a dit combien il en avait été impressionné, conduit à une prospective qui part d’abord de l’expérience des plus pauvres, de leur souffrance, de leur révolte et de leurs espoirs pour chercher à en déduire des perspectives d’avenir. Il me semble que nos travaux de ces deux journées peuvent prétendre s’inscrire dans la lignée de ce à quoi nous invite le Père Joseph : “ Nous devons voir vingt ans en avance si nous voulons lutter contre la misère aujourd’hui ”.
Le croisement des savoirs
Une partie des participants à
nos travaux a pu y apporter la connaissance de ce vécu et la réflexion des
personnes qui subissent l’exclusion et la misère. Nous avons pu mesurer combien
c’est important de croiser leur apport avec celui des autres participants qui
ont nourri les échanges de leur propre expérience et réflexion.
Faire ensemble un essai de
démarche prospective comme nous venons de tenter de le faire ces deux journées
est un effort remarquable, et nous pouvons être heureux les uns et les autres
d’y avoir contribué.
Je ne crois pas que nous soyons
encore allés assez loin dans la création de vraies conditions d’un croisement
des savoirs comme celles que nous avons formulées ce matin. C’est un objectif
qui est encore devant nous, car nous ne pouvons pas prétendre préparer l’avenir
de l’Europe et lutter contre la pauvreté sans nous appuyer sur la compréhension
et la réflexion des plus pauvres.
Un courant qui prend de la force : celui du refus de la misère reconnu comme un déni des droits de l’homme.
Un point nous unit tous, je crois : si nous sommes venus travailler ensemble, c’est que nous croyons qu’il n’y a pas de fatalité de la misère, que celle-ci peut être combattue avec succès. Ce n’est pas seulement une conviction de principe, c’est aussi le fruit de l’expérience de tous ceux qui s’y sont engagés de façon durable et déterminée, rejoignant les efforts des plus pauvres. Nous avons entendu ici des récits précis de personnes engagées dans un quartier, dans des entreprises, dans une commune, à l’échelle d’un pays ou même des instances européennes qui nous ont donné des exemples de changements qui peuvent s’opérer dans les lois, les règlements, les pratiques sociales.
Les exemples que nous avons
repérés ces deux jours sont une faible partie de ce qui a eu lieu, et ce sont
les signes de l’existence d’un vrai courant de la lutte de refus de la misère.
Ce que nous avons discuté
rejoint le constat que nous pouvons faire à partir des instances
internationales : l’affirmation de la nécessité de faire de la lutte contre la
misère une priorité grandit dans les textes adoptés. Nous aurons bien sûr tous
en tête les décisions de Copenhague en 1995, que nous rappelait Xavier Godinot
hier ou celles du sommet de Nice qui a engagé de façon déterminée l’Union européenne
dans un programme de lutte contre la pauvreté.
La reconnaissance de la misère comme violation des droits de
l’homme est de mieux en mieux établie, comme on peut le constater dans les
travaux du Conseil de l’Europe ou ceux de la Commission de l’ONU à Genève.
Il ne faut pas croire que la
croissance de ce courant de refus de la misère comme violation des droits de
l’homme soit venue tout seul : c’est le fruit du travail de très nombreuses
personnes et ONGs, tant sur le terrain que dans les instances internationales.
La bataille n’est pas encore gagnée, et une grande vigilance doit être encore
de mise.
L’objectif d’éradiquer la grande
pauvreté doit être inscrit dans le texte de la future constitution de l’Union
européenne. Un cadre directif favoriserait la mise en œuvre des objectifs de
lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale et l’accès aux droits
fondamentaux. Dans l’atelier n° 1, la question de susciter de nouveaux textes ou
non était posée. Le Mouvement ATD Quart Monde recherche depuis sa création à
influencer les textes existants ou promouvoir de nouveaux textes à partir de la
pensée et l’expérience des plus pauvres. Nous savons qu’il ne suffit pas de
faire des propositions ; il faut parvenir à l’application de ces textes. Nous devons persévérer dans les
prochaines années pour avancer sur ce sujet tant sur l’élaboration des textes
que sur la manière de parvenir efficacement à leur application.
Connaissance de l’importance du partenariat
Avec la montée du courant de
reconnaissance de la misère comme violation des droits de l’homme, et donc du
refus de la misère, grandit aussi le courant qui met le partenariat avec les personnes et les populations
en situation de grande pauvreté comme une condition indispensable à la réussite
de toute action et de toute politique de lutte contre la pauvreté.
La manière dont un certain
nombre de textes législatifs ont été gagnés dans des pays en est la preuve. Par
exemple, la loi d’orientation contre les exclusions et la pauvreté votée en
France et le rapport Général sur la pauvreté présenté en Belgique sont des
signes que ce partenariat est possible.
La prise de conscience de cet
impératif du partenariat avec les personnes et les populations les plus pauvres
se fait donc de plus en plus mais un grand chemin est encore devant nous.
L’atelier n° 3 a insisté sur la nécessité d’une formation des acteurs à ces
démarches de partenariat.
Il faut non seulement acquérir
un savoir-faire mais aussi avoir des convictions. Si les textes traduisent
clairement cette nécessité du partenariat, ce n’est pas pour autant que nous
soyons tous convaincus que celui-ci produira quelque chose de vraiment
innovateur. Nous n’avons pas suffisamment souvent expérimenté la richesse du
croisement des savoirs et du partenariat. Trop de personnes l’ont seulement
acquis comme une théorie et n’ont pas eu l’occasion de le pratiquer pour se
rendre compte de sa fécondité.
Le risque est grand qu’on en
reste à des mots si un effort extraordinaire n’est pas fait pour mettre en
place ce partenariat, qui est un véritable changement de nos mentalités, un
renversement de nos priorités !
Je voudrais faire une réflexion
au niveau de la construction de l’Europe “ élargie ”. Ce mot “ élargie ” est un
piège car il sous-entend qu’il existe une bonne Europe, celle des quinze, qui
va décider pour l’ensemble des pays européens les conditions de son
élargissement. Cette Europe des quinze est-elle en mesure actuellement de créer
les conditions d’une relation d’égalité où les expériences, les attentes de
chaque pays en matière de lutte contre la pauvreté seraient prises en compte
sans préjugés ? Quelles sont les exigences de ces pays candidats ? Nous osons à
peine parler d’exigence car nous ne sommes pas encore dans un dialogue où nous
permettons à ces pays d’exiger quoi que se soit, ne serait-ce au niveau de la
justice.
Nous rejoignons ici les propos
que Mr Abdelmadjid nous a dit, ce matin, avec des mots très prudents et combien
diplomatiques, sur les questions que l’Afrique peut poser à l’Europe au niveau
de la justice. Il a invité l’Europe à créer un tel dialogue avec le continent
africain. Les relations entre l’Europe des quinze et les autres pays et peuples
doit se nourrir de ce que nous avons appris du dialogue et des conditions de
partenariat nécessaires avec les personnes en difficulté. Nous avons compris
que la lutte contre la pauvreté sans l’expérience des populations les plus
pauvres, ne serait pas efficace.
L’expérience faîte avec les
populations en situation de grande pauvreté, doit vraiment nous inspirer dans
la question de la construction européenne. Nous devons avoir la même ambition
de participation, d’ouverture, de dialogue à égalité avec les pays, qui sont
candidats et ceux qui n’osent pas y prétendre au vu des critères requis à
l’adhésion. Prenons l’exemple de la Moldavie, qui n’a pu être représentée à ces
journées. Les mesures prises par l’Europe pour protéger ses frontières ont
empêché Mme Nina Orlova d’obtenir un visa pour participer à nos travaux.
Comment ce peuple de Moldavie, par son expérience, notamment en matière de
lutte contre la pauvreté, peut-il nous apporter une aide précieuse si déjà nos
lois et règlements ne permettent même pas les conditions du dialogue. Nous en
sommes totalement privés car nous ne prenons pas les moyens.
Et là encore, nous sommes
construits par l’expérience des familles les plus pauvres : si ces pays ne
sont pas associés sérieusement dès maintenant à la construction européenne,
nous perdons leur apport et nous créons des cassures qui risquent d’être
durables et profondes.
La manière d’agrandir l’Europe
ne retire en rien les exigences que nous devons avoir à l’intérieur de cette
Europe des quinze déjà constituée pour aller jusqu’au bout de ce que nous
prétendons faire et dont nous voulons donner le modèle.
Cette prétention d’être un
modèle au niveau européen, je l’ai ressentie en Espagne, où j’ai vécu durant
plusieurs années. Ce pays est arrivé dans l’Union européenne parmi les derniers
admis. Combien de fois y ai-je vu des travailleurs sociaux ou des responsables
d’ONGs engagés sur le terrain au côté des familles en situation de pauvreté me
dirent combien ils se sentaient humiliés que dans la construction européenne on
leur fasse sans cesse remarquer leur “ retard ” dans le développement des
services sociaux, des revenus sociaux. Presque jamais n’était valorisé le fait
que dans ce pays, comme en Grèce et au Portugal d’ailleurs, les familles les
plus pauvres fassent face à la dureté de la vie par la solidarité familiale et
par l’exercice de multiples travaux, déclarés ou non, qui font des chefs de
famille, même les moins qualifiés, des hommes ou des femmes debout.
Les modèles de lutte contre la
pauvreté des pays du Nord qu’on leur donnait en référence ont renforcé dans ces
pays l’exclusion des plus faibles, brisé les familles très pauvres par des
politiques de placement sans vrais soutiens aux parents et enfermé les
travailleurs les moins qualifiés dans l’assistanat, qui en fait des inutiles à
vie, niant leur volonté de contribuer à la vie commune. L’Espagne doit
connaître et étudier ces modèles, mais pourquoi les copier au risque d’aboutir
aux mêmes échecs, au lieu d’inventer de nouveaux chemins ?
Nous devons vraiment respecter
les chemins de lutte contre la pauvreté et la manière dont, actuellement, les
pays les plus pauvres luttent déjà contre la pauvreté. Nous devons le prendre
en compte pour comprendre les valeurs qui permettent à ces populations de
tenir.
Pour poursuivre sur les
exigences que nous devons avoir à l’intérieur de cette Europe des quinze, nous
devons maintenir notre ambition de faire avancer le respect des droits de
l’homme.
Nous devons, par exemple, suivre
l’application du Traité de Nice. Ce n’est possible que si nous disposions d’un
rapport tous les deux ans, débattu au Parlement. Ces rapports doivent être élaborés
en partenariat avec les personnes en difficulté. Nous savons que pour la
rédaction des premiers rapports ce n’était pas le cas ou très peu. Il faut
aussi concrétiser l’accès de tous aux droits fondamentaux. Je voudrais prendre
quatre aspects particuliers.
-
La mise en place de politiques de renforcement et de soutien de la cellule familiale : mettre fin aux politiques d‘éclatement des familles. Il faut s’appuyer sur des expériences menées par des ONGs dans le domaine de la promotion familiale.
-
Une vigoureuse politique contre l’illettrisme avec des échéances et des moyens. Mais aussi accès aux langues étrangères, aux nouvelles technologies, qui sont des outils dont ont besoin les Européens.
-
Transformer la situation de “ sous-droit ” crée par certaines mesures d’insertion en véritable droit à un travail décent et associer des entreprises à un tel objectif.
-
Redéfinir des politiques d’asile et d’immigration : en finir avec la situation de clandestinité, la privation de droit entraînant un risque de basculer dans la misère.
Pour conclure, je voudrais dire
que tous les travaux que nous avons menés durant ces deux journées sont une
étape importante dans cet effort de prospective. Nous devons être très
exigeants vis-à-vis de nous-même mais il nous faut aussi l’être par rapport à
notre société.
Le monde, aujourd’hui, met d’énormes moyens dans la
prospective, que ce soient les entreprises, les universités. Nous devons tous,
à partir d’une session comme celle-ci, interpeller les pouvoirs publics, le monde
universitaire à tous les niveaux pour exiger des moyens pour soutenir les pays,
y compris hors Europe des quinze, qui veulent aussi anticiper sur l’avenir.
Comment associer les pays défavorisés d’autres continents, à nos réflexions
prospectives ?
Il nous faut mieux comprendre
les grandes tendances qui concernent la grande pauvreté et mieux comprendre la
responsabilité des acteurs de ce changement.
Mais ne nous y trompons pas : si
nous voulons être à la hauteur des espérances des personnes qui connaissent la
grande pauvreté, la honte et l’exclusion dans la misère, nous devons être très
ambitieux, avoir conscience que c’est un vrai projet de société que nous devons
inventer en partenariat avec eux.





