Au cœur des Appalaches, des milliers d’américains en quête de soins

“J’ai besoin de bonnes lunettes car elles doivent me servir à retrouver un travail”. John, digne sur sa chaise roulante, cache son visage par une casquette Harley Davidson. Il m’explique qu’il n’aimait jamais ses lunettes et était très content d’en avoir de nouvelles, d’autant plus qu’il n’avait pas de travail depuis quelques mois. Quand il a soulevé sa casquette, j’ai vu une paire de lunettes avec une monture turquoise très épaisse. Il a regardé les lunettes sur la table avec des centaines de montures d’Armani, de Dior, de toutes les grandes marques et il a trouvé une paire à la fine monture dorée qui lui plaisait beaucoup.
John avait dû attendre avec des centaines d’autres personnes depuis quatre heures du matin pour avoir son rendez-vous à onze heures ! Maintenant il allait avoir ses nouvelles lunettes gratuitement, montées en une heure. Alors, il a décidé qu’il avait assez mal aux dents pour les faire soigner aussi. Je l’ai poussé dans sa chaise roulante sur les cailloux jusqu’à la réception pour se faire enregistrer de nouveau et avoir un rendez-vous dentaire.

Avant de se faire soigner les dents, John devait patienter encore quelques heures au soleil avec des centaines de personnes sous une des immenses tentes de RAM, le « Remote Area Medical » fair à Wise, Virginia, USA. Du 22 au 25 juillet, une petite armée de médecins et infirmières bénévoles sont venus pour soigner gratuitement plus de 2.500 patients. John et les autres malades de tous âges sont venus pour avoir accès à des traitements qui leurs sont impossibles le reste de l’année, faute d’assurances maladie, de moyens financiers et parfois de médecins près de chez eux.
Une réforme des assurances maladie a bien été votée par le Congrès des USA au mois de mars dernier, qui oblige chaque Américain à avoir une assurance maladie et offre des subventions pour ceux qui n’en ont pas les moyens. Mais en attendant la mise en place progressive de la réforme d’ici 2014, des millions d’Américains restent sans soins. Cette année encore, les patients de RAM sont venus de toute la Virginie et des quinze états environnants, au prix d’un long voyage en bus, en voiture, parfois même à pied. Une mère et son enfant ont marché quinze kilomètres et dormi à la belle étoile pour être admis. Les médecins, spécialistes et généralistes, tous bénévoles, offrent les examens et les soins. Les patients (le mot a ici tout son sens), s’alignent devant les tentes des médecins, des oculistes, devant le camion de mammographie et, surtout, autour d’une centaine de fauteuils des chirurgiens dentistes.
Depuis quatre ans, des volontaires d’ATD Quart Monde établis dans cette région depuis 15 ans et des volontaires d’autres états ou d’autres pays se portent bénévoles pour ce rendez-vous « Santé » : nettoyer le parc, accompagner les patients d’une tente à l’autre, apporter de l’eau pour qu’ils résistent à la chaleur en attendant leur(s) rendez-vous.
En 2008, les volontaires ont fait une série d’interviews au cours de RAM et les ont rassemblés dans un livret "Here and Hurting" envoyé par la suite aux personnes interviewés, aux responsables de la santé et politiciens locaux.
L’an dernier, ils ont centré les interviews sur la réforme du système d’assurances santé et en ont fait un CD qu’ils ont envoyé à chaque député et sénateur du district des personnes interviewées.
Cette année ils ont accueilli une expo photo de François Phliponeau pour ouvrir ce rassemblement de familles dans la précarité à celles qui vivent la même situation à travers le monde.
Les volontaires ont été impressionnés par l’ambiance de paix qui règne en dépit des attentes et de la proximité d’autant de personnes. Les bénévoles, médicaux et non-médicaux, montraient un vrai respect, ne jugeant pas toutes ces personnes qui vivent dans la pauvreté et ont souvent de graves problèmes de santé.
Pendant le week-end beaucoup de patients ont montré de la gratitude aux médecins, infirmières et bénévoles. Le sénateur Mark Warner, de Virginie, a visité RAM le samedi 24 juillet pour parler avec les patients et se rendre compte de la situation. Il a dit en repartant : « Quiconque pense que le statu quo du système de santé aux USA est acceptable doit venir à RAM ».
En fin de journée, John a remporté une victoire en recevant de nouvelles lunettes qui lui plaisaient. J’espère que cela l’aidera à retrouver un travail. RAM et ses bénévoles donnent un service nécessaire et très important, mais il y a quand même des dizaines de John qui se sont vus refuser des soins car il y avait trop de demandes pendant les trois jours et beaucoup d’autres personnes restent sans soins, parce qu’ils n’avaient pas de moyen de transport ou d’argent pour venir. Plusieurs l’ont dit : RAM réchauffe le cœur et le brise en même temps.
Ben Fehsenfeld





